« La Sphère de Planck », de Lionel Manga, radiographie d’un Cameroun atomisé

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« La Sphère de Planck », de Lionel Manga, radiographie d’un Cameroun atomisé

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« Un homme retourne au Cameroun après trente années passées en France. » C’est par cette formule concise que l’écrivain Lionel Manga s’amuse à résumer les 376 pages de son premier roman, La Sphère de Planck. Ceux qui connaissent la hauteur de réflexion de cet électron libre du monde des arts et des lettres camerounais devineront la complexité cachée derrière la brièveté d’un tel pitch.

Les premières lignes du roman plantent le décor. Le héros, A55, consultant de son état, arrive au Cameroun chargé d’une mission : rédiger un rapport sur le pays pour le compte du cabinet d’intelligence économique qui l’emploie. Depuis longtemps en rupture avec son cercle familial, A55 se croit capable de poser sur son pays d’origine un regard de scrutateur distancié et dépourvu d’affect.

Mais à peine a-t-il atterri que la réalité sociopolitique se rappelle à lui, suscitant ses appréhensions : « Que lui réservait le Cameroun post-Ahidjo et battant pavillon Paul Biya depuis trois décennies ? » (… ) « Quel Cameroun allait-il expérimenter et affronter à partir du lendemain ? Par quel bout faudrait-il le prendre ? »

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Invité à une soirée fastueuse par un haut dignitaire du régime, A55 prend la route depuis Douala pour la station balnéaire de Kribi, saisissant ainsi l’opportunité de se rapprocher des élites et du pouvoir. Progressivement, au fil des rencontres, s’élabore sa vision d’un pays qu’il retrouve avec une émotion largement teintée d’amertume. Car c’est un constat global d’échec que dresse bientôt A55, à la vue des difficultés auxquelles est confrontée l’écrasante majorité de la population, sans que les décennies qui passent n’apportent d’amélioration.

Infrastructures routières, moyens de transport, services hospitaliers, établissements scolaires… la liste est longue des secteurs dégradés par l’inaction, voire l’abandon pur et simple, de l’Etat, instaurant une précarité vertigineuse pour les habitants : « Jour après jour, A55 redécouvrait à quel point le sort quotidien de ses compatriotes tenait par un fil fragile, dépendait de la morgue infinie des affidés et des pontes de l’establishment vert-rouge-jaune. »

« Fallacieuse décolonisation »

Au fur et à mesure de sa progression vers le grand raout prévu, le consultant élargit son bilan, dénonçant les freins d’une corruption généralisée, l’accaparement des richesses, le poids des lobbys ethniques, celui du passé : « Ce si beau pays n’irait absolument nulle part sans passer par cette révision de la mémoire collective et par la liquidation du “péché originel” qui fonda le Cameroun venu de Mbida André-Marie, Ahmadou Ahidjo et autres protagonistes de la fallacieuse décolonisation. »

Et lorsque enfin a lieu la fameuse soirée de Kribi, le regard de A55 s’exacerbe : « Ils avaient bien mené leur barque depuis le premier jour. Ils tenaient fermement le haut du pavé. Ils prenaient l’Airbus en first chez Air France pour aller confier leurs petits bobos à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine. Ils brassaient discrètement sur l’année des sommes colossales exprimées en milliards de francs CFA, qui ne créaient aucunement de richesse économique. Encore et encore. En restant sur leur fausse route pavée d’injustices monstrueuses et de détresses apocalyptiques. »

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C’est l’histoire d’un Cameroun plongé dans une impasse que raconte finalement Lionel Manga, un pays dont les difficultés le bouleversent tant qu’il ne peut en parler autrement qu’en s’exprimant sous la couverture d’un héros au patronyme d’agent secret, maniant une ironie espiègle pour se distancier de la réalité : « Lorsque le réel prenait une tournure aussi adverse, A55 sortait sa cotte de mailles blindée : l’autodérision. » Un héros qui retrouve espoir dans l’écoute régénérante d’icônes musicales telles que Fela Kuti, les rencontres amoureuses et surtout un maniement jubilatoire du langage.

Lionel Manga a passé près de quatre années à se soumettre à ce qu’il appelle « un régime d’écriture » pour trouver sa forme car, explique-t-il, « si nous voulons que le monde soit différent, il faut que notre langue pour le dire soit différente ». Le résultat est un roman sans véritable intrigue, mais qui, chapitre après chapitre, passe de la dénonciation et du pessimisme à l’espoir d’un changement inéluctable. A55 ne rentre-t-il pas en Europe « persuadé par ce qu’il avait vu et entendu, qu’un autre Cameroun était tout à fait possible en ce XXIe siècle, moyennant tout de même un saut quantique » ?

La Sphère de Planck, de Lionel Manga (éditions Rot-Bo-Krik, Sète), 376 p., 15 euros.

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