L’œil de Glez : affaire Amal Fathi, du harcèlement sexuel au harcèlement politique – JeuneAfrique.com

Pour avoir dénoncé, dans une vidéo, des actes de harcèlement sexuel et critiqué les institutions égyptiennes, la militante féministe Amal Fathi a été incarcérée le 11 mai. La mobilisation s’organise…

En 2017, les féministes proclamèrent une ère nouvelle, voire un miracle sociétal, lorsque les langues féminines sexuellement harcelées se délièrent. Une affaire spécifique – celle d’un producteur de cinéma américain abusant de son pouvoir sur les starlettes – contribua à la création du mouvement « Me Too », dynamique de solidarité dans la dénonciation d’actes de harcèlement. On glorifia une saine contagion, de victime américaine en victime américaine, puis d’un pays à l’autre. Mais il ne faut pas oublier que chaque culture et chaque contexte politique influencent la marge de manœuvre réelle d’une femme dans le fait de « balancer son porc ». Le Caire n’est pas Los Angeles…

Un manifeste politique ?

C’est dans l’une des agences Misr que l’Égyptienne Amal Fathi aurait été victime d’une drague « lourde », déployée par des hommes de la sécurité de cette institution bancaire publique. Lorsqu’elle décida d’utiliser les réseaux sociaux pour dénoncer ces comportements « porcins », le post vidéo lui revint comme un boomerang bien plus violent que de prévisibles accusations de dénonciations calomnieuses.

Amal Fathi sera interpellée, vendredi 11 mai à 2h30 du matin, accusée de rien de moins que d’« incitation à renverser le régime égyptien ». À la clé : une décision d’incarcération de 15 jours, le temps de l’enquête, et peut-être une lourde condamnation…

Dans sa vidéo postée sur Facebook, elle choisit une outrance à la hauteur de son style et des actes présumés

Militante d’expérience, la mère de famille de 33 ans n’a pas l’habitude de garder sa langue dans sa poche. Dans sa vidéo postée sur Facebook, elle choisit une outrance à la hauteur de son style et des actes présumés. En scandant des expressions comme « sales types » ou « saleté de peuple », elle s’attend sans doute à l’une des accusations dont elle est la cible aujourd’hui : « utilisation abusive des réseaux sociaux ».


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Elle peut également imaginer – parole contre parole – qu’on lui reprochera une « diffusion de fausses rumeurs ». Mais c’est une « vidéo insultante contre l’Égypte et les citoyens » que dénonce le journal gouvernemental Al-Ahram. Agrémentée de critiques de la dégradation des conditions de vie des Égyptiens, la dénonciation du harcèlement sexuel est présentée comme un manifeste politique et provoque l’arrestation de l’auteure.

Militante d’expérience

« Politique » : le mot est lancé. Amal Fathy est réputée membre du Mouvement de jeunesse du 6 avril, ce groupe qui joua un rôle-clé dans l’éviction de l’ancien président Hosni Moubarak et qui est désormais interdit. Son mari Mohamed Lofti dirige l’indépendante Commission égyptienne pour les droits et libertés et la militante des droits de l’Homme était déjà accusée d’avoir tenté « de faire échouer les dernières élections présidentielles et de provoquer un soulèvement populaire ».

La répression spectaculaire est-elle vraiment la meilleure manière de contredire des accusations ?

Ce n’est donc pas une Égyptienne lambda qui s’est emparée de la question du harcèlement sexuel. Qu’elle l’ait utilisée comme un ressort de son militantisme politique ne change rien au fait que « les autorités égyptiennes sont plus soucieuses de faire taire une femme qui parle du harcèlement sexuel plutôt que de prendre des mesures pour résoudre le problème », selon les propres mots de la directrice des campagnes d’Amnesty International pour l’Afrique du Nord.

La répression spectaculaire est-elle vraiment la meilleure manière de contredire des accusations de violations régulières des libertés publiques ?

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