Algérie : bras de fer inédit entre le groupe médiatique Ennahar et le Renseignement – JeuneAfrique.com

Suite à l’arrestation de l’un de ses journalistes, le groupe médiatique Ennahar a porté plainte mardi 9 octobre contre les services de renseignement, et diffusé à l’antenne un enregistrement compromettant d’un de ses responsables. Du jamais vu en Algérie.

C’est sans mandat d’arrêt que des agents en civil de la Direction des affaires de sécurité (DAS), l’un des services de renseignement algériens, se sont présentés mardi 9 octobre, aux alentours de 8h, au siège d’Ennahar pour y interpeller Smaïl Djerbal, rédacteur en chef d’Alg24, site francophone appartenant à ce groupe médiatique. Captée par des caméras de surveillance de l’immeuble, la scène est aussitôt diffusée et répétée en boucle sur les antennes d’Ennahar TV, la chaîne d’informations en continu la plus regardée d’Algérie.

Le journaliste est alors conduit manu militari vers le centre Antar, une caserne située dans le quartier de Ben Aknoun à Alger, où il est interrogé pendant deux heures sur un article, paru la veille, dans lequel il questionnait le silence du service de renseignement algérien en pleine crise au sein de l’Assemblée populaire nationale (APN). « J’étais surpris et déconcerté. Je n’avais reçu jusque-là aucune pression », confie le journaliste de 30 ans.

Quand Ennahar réplique

Au même moment, EnnaharTV riposte en diffusant un enregistrement vocal d’une discussion téléphonique entre le patron du groupe, Anis Rahmani, et le directeur du centre Antar. Dans cet extrait sonore, on entend ce cadre du service de renseignement demander au directeur général d’Ennahar de retirer l’article en cause. Ce dernier refuse.

L’acceptation de la plainte est la preuve que la loi est au-dessus de tout le monde

Après la remise en liberté de son journaliste, le groupe médiatique remonte au créneau. Anis Rahmani annonce sur son compte Twitter le dépôt d’une plainte contre les responsables de la DAS. C’est la première fois qu’un média ose attaquer en justice cette institution. Une situation inédite dont s’est félicité Anis Rahmani, toujours sur Twitter : « L’acceptation de la plainte pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie est la preuve que la loi est au-dessus de tout le monde ».

Victoire de la démocratie ou manœuvre politique ?

Le début d’une nouvelle ère ? Pour Smaïl Djerbal, cette affaire dénote un nouveau rapport de force entre les médias algériens et l’ex-Département du renseignement et de la sécurité (DRS), le tout-puissant service de renseignement, depuis le limogeage en 2015 du général Mohamed Mediène, dit Toufik. « On a fait un pas vers l’instauration d’un État civil en Algérie. On peut désormais parler sans complexe des Renseignements, une institution qu’on avait longtemps mythifiée », estime le journaliste.

À six mois du scrutin présidentiel, il faut voir dans ce litige le reflet de la lutte souterraine pour le pouvoir

Beaucoup doutent de la sincérité de la démarche du groupe médiatique, accusé parfois de proximité avec le cercle présidentiel et réputé de son ton sensationnaliste. Pour certains observateurs, il faut voir dans le litige opposant Ennahar à l’ex-DRS moins un combat pour la liberté de la presse que le simple reflet de la lutte souterraine pour le pouvoir, à six mois du scrutin présidentiel.

« On ne peut pas parler de victoire de la liberté de la presse, car Ennahar est un acteur instrumentalisé par certains hommes du sérail politique, tel que le frère du chef de l’État, Saïd Bouteflika », estime Belkacem Mostefaoui, enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure de journalisme d’Alger. Pour lui, « il s’agit davantage d’une nouvelle tentative de diversion de la part des dirigeants pour éviter des débats de fond dans la perspective des élections ».

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