En Algérie, « un couvercle a été remis sur la marmite mais elle continue de bouillir »

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En Algérie, « un couvercle a été remis sur la marmite mais elle continue de bouillir »

Disparition finale d’Abdelaziz Bouteflika

Que reste-t-il du hirak aujourd’hui ?

Le hirak a révélé au grand jour un désir de citoyenneté, une citoyenneté pleinement politique et débarrassée du clientélisme, des identitarismes et des clivages kabyles/arabes, islamistes/laïcs… Ces clivages n’ont pas disparu mais ils ont été largement atténués par l’expression d’une citoyenneté démocratique pleine et entière. Cela se manifeste, d’une part, dans ce qu’on a appelé la silmia, une revendication de manifestations pacifiques, non violentes, en rupture avec un passé fait d’émeutes sporadiques, de mobilisations localisées et tournées vers des formes qui ressemblent à celles de l’émeute. Ces marches civiques et civiles se sont déroulées dans une bonne harmonie entre générations, entre hommes et femmes, entre courants politiques.

Cela se traduit, d’autre part, par la réappropriation du nationalisme, de l’idée de nation et de l’histoire. La population algérienne s’est définie d’elle-même, elle s’est donné ses références, ses figures, qui ont parfois pu être marginalisées. Cette réappropriation de l’histoire, c’est aussi l’affirmation d’une citoyenneté nationale et d’une vision de la nation algérienne beaucoup plus inclusive. De manière plus discrète, une fois les manifestations suspendues, un ensemble de militants ont finalement converti leurs engagements dans d’autres sphères. On a vu des gens distribuer des masques au début de l’épidémie de Covid à Alger, faire de la sensibilisation. Ça s’est beaucoup traduit aussi par de la solidarité. Lors des grands incendies, l’été 2021, les personnes qui sont mobilisées pour des actions citoyennes étaient souvent les mêmes qui avaient été actives au niveau local dans le hirak.

Cette réappropriation citoyenne n’a toutefois pas permis de transformer le régime, qui s’est maintenu à la faveur d’une substitution de l’élite dirigeante. Que peut faire ce nouveau souffle citoyen dans un tel système ?

Le hirak était davantage un moyen de pression populaire vis-à-vis des autorités. Il lui a manqué du temps pour pouvoir accoucher d’organisations nouvelles, voire d’un véritable renouvellement de figures vraiment acceptées. Dans les premiers mois, il a vu fleurir beaucoup de débats, de propositions, d’initiatives qui, pour différentes qu’elles puissent avoir été, ont eu pour point commun d’affirmer le droit, la volonté de participation politique des citoyens. Il n’y avait pas de projet bien défini. Les oppositions ont tenté de se coordonner, sans succès, et elles ont été victimes du contrôle et d’une répression qui a monté progressivement à partir de juin 2019.

« Le hirak était davantage un moyen de pression populaire vis-à-vis des autorités. »

Le hirak n’a donc pas pu aller au bout de son processus. Au niveau des élites politiques, il y a eu aussi des difficultés à s’appuyer sur le mouvement pour porter des revendications. Inversement, le mouvement lui-même a été très méfiant des tentatives de récupération éventuelle, de tout ce qu’on voulait lui faire dire, de ce qu’il n’était pas encore prêt à dire lui-même. Cela renvoie à une crise de la représentation et de la médiation politique. Tous les organes, les institutions, les organisations, les partis, la société civile et le monde intellectuel, y compris dans la haute administration et dans le monde économique, ont une difficulté à attraper la confiance des citoyens.

Cette volonté de participation politique s’est-elle déjà traduite dans les milieux politiques ?

Non, puisque la scène politique algérienne est en déshérence. Les partis politiques qui étaient les piliers de l’ère Bouteflika sont laminés, en partie parce que leurs membres les plus connus sont souvent emprisonnés. Et les autres partis, qui gravitent autour de la coalition qui soutient la présidence, sont vraiment de petits partis avec des bases militantes très réduites et un ancrage territorial très inégal.

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À titre personnel, je me demande ce qui va rester dans la tête des enfants, des adolescents, que j’ai vu marcher avec leurs parents dans la rue, quand ils auront eux-mêmes l’âge d’éventuellement participer à la vie politique. »

Le pouvoir, longtemps incapable de réagir, s’est finalement régénéré en aspirant le mouvement citoyen, en le « sanctuarisant » littéralement dans la Constitution, qui parle de “hirak béni”. De quoi cela témoigne-t-il ?

Ça témoigne probablement d’une des principales victoires du hirak, qui est d’affirmer que les citoyens avaient leur mot à dire sur la légitimité du pouvoir. Ainsi, les ressources politiques à sa disposition, qu’il s’agisse de la cooptation ou de la légitimité historique, sont aujourd’hui largement diminuées. L’appropriation du hirak à travers sa constitutionnalisation –on pourrait parler de nationalisation– est un moyen de le neutraliser en le réduisant à une poussée d’expression populaire qui ciblait les dérives d’une fraction des élites dirigeantes qui seraient allées trop loin dans le clientélisme et la corruption. C’est l’idée que le hirak aurait manifesté un rejet de tout cela sans constituer une remise en cause des fondements de la légitimité et de l’organisation du système politique. C’est l’idée que le hirak a contribué à sauver l’Algérie de la dérive du clan Bouteflika et qu’elle est maintenant en sécurité avec les nouvelles autorités.

Un référendum pour officialiser l’après-Bouteflika

Ce système politique peut-il évoluer ?

Le mouvement a surgi d’un ras-le-bol conjoncturel, ponctuel, autour du refus d’un cinquième mandat de Bouteflika. Le hirak ne s’était pas doté lui-même d’un projet particulier, justement parce qu’il n’a pas été suscité par des syndicats, des organisations, des partis, ou même par un courant intellectuel particulier. Cela explique qu’il a formulé des demandes qui restaient très générales. Les perspectives, elles, sont fermées. Un couvercle a été remis sur la marmite mais la marmite continue de bouillir. Les conditions structurelles de la mobilisation sont toujours là. Pour l’instant, cette mobilisation est atone et aphone mais elle ne demande qu’à ressurgir. On ne peut pas prévoir quand ou sous quelle forme. Cette fermeture temporaire émane de ce qu’on peut percevoir de la scène politique et médiatique. Et cette scène est à l’image de ce que peut faire aujourd’hui le hirak, c’est-à-dire pas grand-chose.

Reste cette vitalité politique qui a été affirmée…

Oui. Il y a une sorte d’effet de cliquet, comme on dit en économie. Les Algériens et les Algériennes se sont montrés à eux-mêmes qu’ils pouvaient manifester pacifiquement ensemble, en défendant des valeurs démocratiques, aussi vagues soient-elles, et qu’ils pouvaient exister et exprimer ensemble la volonté de faire quelque chose d’autre de leur destin commun. À titre personnel, je me demande ce qui va rester dans la tête des enfants et des adolescents, que j’ai vu marcher avec leurs parents dans la rue, quand ils auront eux-mêmes l’âge d’éventuellement participer à la vie politique.

Malgré la répression, les Algériens résistent

Le hirak algérien. Retour sur un mouvement contestataire inédit, (sous la direction de) Salim Chena, Abdennour Benantar et Louisa Dris-Aït Hamadouche, L’Harmattan, 2024, 144 pp.

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