« En Inde, il se vend moins de scooters depuis le Covid, c’est un signe de détresse »

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« En Inde, il se vend moins de scooters depuis le Covid, c’est un signe de détresse »

La croissance indienne va croître de 7 % lors la prochaine année. Mais attention à ne pas se focaliser sur ce seul chiffre, prévient Ashoka Mody, professeur d’économie à Princeton et auteur de « India is Broken » (Juggernaut Books, 2023, non traduit), un livre acerbe sur la persistance des fractures indiennes dans l’éducation, l’économie et la démocratie.

L’économie indienne va croître de 7 % cette année. Comment analyser ce chiffre ?

Cela fait plusieurs années que la croissance indienne ralentit. Sur les quatre dernières années, la croissance moyenne atteint les 3,5 %. Ce que l’on observe depuis plusieurs trimestres est un « dead cat bounce » [une reprise de courte durée qui s’inscrit dans une baisse de long terme, NDLR]. Bientôt, la croissance va ralentir durablement.

Faut-il s’inquiéter pour l’économie indienne ?

Se focaliser sur le seul chiffre de la croissance est trompeur. Même lorsque la croissance indienne était plus élevée, la création d’emplois était insuffisante. La croissance du PIB indien est tirée depuis de nombreuses années par la finance, à hauteur d’un tiers. Or, le secteur financier crée très peu d’emplois.

Même dans l’industrie, la croissance est assurée par le secteur pétrochimique. Lui aussi crée très peu d’emplois. Par nature, la croissance du PIB indien n’est pas synonyme de création d’emplois. A ce titre, elle ne reflète pas ce que j’appelle la « réalité vécue » par l’immense majorité des Indiens. Voilà pourquoi je dis qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur le chiffre de la croissance.

Il n’y a donc aucun secteur qui crée des emplois ?

Si, le BTP est très dynamique et emploie d’ailleurs plus de personnes que l’industrie manufacturière. C’est le secteur qui emploie le plus, après l’agriculture. Beaucoup de gens diront que c’est plutôt positif. Mais ces emplois sont précaires, tant sur le plan financier que physique.

L’autre secteur qui embauche, c’est celui des services à la personne : serveurs, vendeurs de rue, vigiles, chauffeurs, etc. La croissance favorise ce genre d’emplois. Mais ce n’est pas suffisant pour le marché de l’emploi indien.

Lors des cinq dernières années, on a observé une grande augmentation du nombre d’emplois agricoles. C’est une mauvaise nouvelle : les personnes qui vont travailler dans l’agriculture le font à contrecoeur. C’est une solution de secours. D’autant que l’agriculture traverse une grande crise : le réchauffement climatique perturbe les récoltes et les suicides de paysans explosent. C’est un signe de détresse profond.

Les gens parlent de l’informatique en Inde, mais cela représente quelques centaines de milliers d’emplois créés chaque année, tout au plus. 13 millions d’Indiens rejoignent le marché du travail chaque année. Nous sommes incapables d’absorber ces nouveaux entrants. Il y a actuellement 450 millions de personnes qui n’ont pas de travail ou qui n’en cherchent même pas.

Pourquoi l’économie indienne est-elle incapable de créer des emplois ?

Il y a deux raisons. Premièrement, le système éducatif est très mauvais. La société indienne n’a pas encore pris conscience que l’acquisition des savoirs fondamentaux est indispensable à la création d’une main-d’oeuvre compétitive sur le marché mondial. Alors certes, la plupart des enfants vont à l’école, mais ils y reçoivent un enseignement de mauvaise qualité. Les pays qui tirent leur épingle du jeu sont ceux qui ont un bon système éducatif, comme le Vietnam. Si l’on observe l’histoire depuis la révolution industrielle, aucun pays n’a fait de progrès économiques substantiels sans l’éducation de masse et la réduction des inégalités hommes-femmes . Nous avons échoué sur les deux tableaux.

L’autre problème, c’est la surévaluation de la roupie. Les prix indiens ont bien plus augmenté que ceux des pays compétiteurs. Pour gagner en compétitivité, l’Inde devrait dévaluer sa monnaie, autour de 100 roupies le dollar, contre environ 80 actuellement. Seulement, en Inde, la baisse du taux de change est perçue comme un déshonneur national. A quoi bon l’honneur si, avec ce fort taux de change, vous n’êtes pas compétitif sur le marché mondial ?

Qu’en est-il des revenus des individus ? Ont-ils progressé ?

La plupart des études montrent que les revenus de l’immense majorité des Indiens n’ont que très peu progressé ces dernières années. 46 % de la main-d’oeuvre travaille dans l’agriculture, soit 280 millions de personnes. Et ces personnes n’ont pas vu leurs revenus augmenter sensiblement. Dans les campagnes, il y a clairement un stress financier pour des centaines de millions d’Indiens.

On le constate sur la consommation des produits de première nécessité : savon, dentifrice, biscuits… Les ventes de ces produits baissent épisodiquement. L’exemple le plus symbolique, c’est la vente de scooters. Il se vend aujourd’hui moins de scooters qu’avant la pandémie de Covid. C’est clairement un signe de détresse financière pour l’Indien moyen.

Vous évoquiez le dynamisme du secteur financier. Y a-t-il une bulle financière en cours de formation ?

Oui. Toute la structure est destinée à faire monter le secteur. Il y a trois indicateurs indiquant la formation d’une bulle : la croissance rapide du crédit, la croissance effrénée du cours en Bourse des banques et l’augmentation des crédits contractés par les ménages. Ces trois paramètres sont réunis aujourd’hui en Inde. A cela s’ajoute une bulle immobilière. Si un tiers de la croissance du PIB vient du secteur de la finance, c’est un problème. Cela finit toujours mal.

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