Colonisation : le pasteur baptiste John Chilembwe statufié au cœur de Londres – Jeune Afrique

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Abattre des statues ou en ériger de nouvelles ? La mairie de Londres, dans un geste autocritique d’une rare élégance, a choisi la seconde option. Une sculpture réalisée par l’artiste originaire du Malawi Samson Kambalu a été installée mercredi 28 septembre, sur le quatrième socle de Trafalgar Square, qui accueille temporairement des œuvres d’art contemporaines depuis 1998. Cette fois, c’est le pasteur baptiste John Chilembwe, à l’origine d’un soulèvement contre la domination coloniale britannique en 1915, qui se dresse fièrement au cœur de la capitale anglaise pour deux ans. « Sans doute de nombreuses personnes ne connaissent-elles pas Chilembwe. Et c’est là tout l’intérêt ! » soutient Samson Kambalu, qui est aussi professeur d’art associé à l’université d’Oxford. Antelope, tel est le nom de l’œuvre.

Domestique devenu pasteur

Pour ceux qui l’ignorent, John Chilembwe est né en 1871 dans ce qui s’appelait alors le Nyassaland, protectorat britannique depuis 1907, où les colons s’approprièrent massivement les terres communautaires. Au début des années 1890, Chilembwe est un simple domestique aux ordres de John Booth, un missionnaire indépendant fondateur de la mission baptiste Zambezi Industrial Mission, non loin de Blantyre. Contrairement à la plupart des autres missionnaires venus du Royaume-Uni, John Booth prône l’égalité entre tous les fidèles dans les différentes missions qu’il fonde. En 1897, John Chilembwe, fortement influencé par son patron, le suit jusqu’en Amérique où il intègre un établissement baptiste, le Virginia Theological Seminary and College de Lynchburg.

À l’époque, l’établissement est dirigé par un militant de la cause africaine-américaine, Gregory W. Hayes, connu pour avoir offert son aide au pygmée Ota Benga, exhibé comme une bête sauvage aux États-Unis. Dans cette ville de Virginie où il est ordonné prêtre en 1899, Chilembwe découvre les idées des abolitionnistes John Brown (1800-1859) et Frederick Douglass (1818-1895), et surtout le combat de Booker T. Washington, défenseur des Africains-Américains et fondateur du Tuskegee Institute.

Un an plus tard, en 1900, John Chilembwe retourne au Nyassaland, financé en partie par la National Baptist Convention. Là, pendant une dizaine d’années, il met en pratique les idées réformistes de Booker T. Washington autour de la Providence Industrial Mission dans le district de Chiradzulu : il s’agit, si l’on résume, de susciter le respect par le travail, l’éducation, l’intégrité, le développement personnel. S’il critique la manière dont sont traités les Africains, c’est d’abord de manière feutrée, en développant des écoles qui accueilleront jusqu’à 1 800 personnes, enfants et adultes confondus. Cependant, vers 1912-1913, il amorce un tournant plus radical, se révoltant contre les droits fonciers imposés sur les hauts plateaux de la Shire et contre les conditions de travail indécentes en vigueur sur les domaines coloniaux – et en particulier dans la plantation Alexander Livingstone Bruce Estates (A.L. Bruce Estates).

Travail forcé

C’est dans cette immense propriété que sévit un certain William Jervis Livingstone, n’hésitant devant rien pour faire fructifier des terres sur lesquelles, depuis 1906, est cultivée une forme robuste de coton. Ayant besoin pour ses récoltes d’une force de travail très importante – environ 6 000 personnes pendant six mois de l’année –, William Jervis Livingstone pratique le « thangata ». À l’origine, ce mot de la langue chewa signifie « entraide » entre voisins, dans le domaine agricole et sur la base du consentement. Dans la langue de W.J. Livingstone et dans l’acception coloniale, il s’agit de tout autre chose : c’est tout simplement une forme de travail forcé exigé pour payer des loyers et des taxes imposées.

Pour Alexander Livingstone Bruce, l’émancipation que défend Chilembwe est évidemment gênante. Foyers d’agitation, ses églises et missions sont interdites sur le domaine, fermées quand elles existent, voire incendiées… Pour les occupants blancs, Chilembwe est ce fauteur de troubles qui ose se faire le porte-parole de ceux qui réclament le droit d’utiliser les terres – leurs terres – laissées en friche.

De plus en plus indigné par la violence des colons, criblé de dettes, rongé par la maladie et dévasté par la mort d’une de ses filles, John Chilembwe se radicalise peu à peu. Désormais, il ne s’agit plus de s’émanciper par l’éducation et le travail comme le professait Booker T. Washington, mais de délivrer tout un peuple. En 1914, 19 000 Nyassas vont grossir les rangs des King’s African Rifles et 20 000 autres sont réquisitionnés pour devenir porteurs dans la campagne militaire d’Afrique de l’Est contre les Allemands au Tanganiyka. Lors de la bataille de Karonga, en septembre 1914, sur les rives du lac Nyasa, Chilembwe s’emporte et écrit toute son indignation au Nysaland Times, protestant contre cette guerre qui conduit ses compatriotes à la mort pour « une cause qui n’est pas la leur ». La missive, évidemment, n’est pas publiée : le gouverneur envisage de faire déporter Chilembwe à Maurice.

Dernière photo connue de John Chilembwe (à gauche), prise en 1914. © Domaine public

Dernière photo connue de John Chilembwe (à gauche), prise en 1914. © Domaine public

De son côté, le pasteur commence à organiser la rébellion qui doit, à terme, permettre de chasser les Britanniques. Il rassemble autour de lui quelques fidèles des missions environnantes, issus des hauts plateaux et du district de Ncheu, et organise des réunions secrètes entre décembre 1914 et janvier 1915. L’idée est de lancer plusieurs attaques simultanées dans les nuits du 23 et 24 janviers 1915 contre les propriétaires blancs et les colons. Les forces de Chilembwe sont relativement réduites : quelque 200 personnes venues essentiellement de la Providence Industrial Mission, qui doivent faire jonction avec les forces de Ncheu et susciter un soulèvement plus général des Africains mécontents de leur sort…

Colon décapité

Le 23 janvier, l’attaque se porte essentiellement sur le domaine honni A. L. Bruce Estates, où le directeur William Jervis Livingstone est tué et décapité. Des slogans retentissent : « L’Afrique aux Africains ! », « Frapper puis mourir ! » Cinq autres hommes trouvent la mort, deux Blancs et trois Noirs. Une autre ferme est incendiée et son propriétaire blanc gravement blessé tandis qu’une fillette noire meurt dans les flammes. Le lendemain, 24 janvier, John Chilembwe dirige un service religieux dans l’église de sa mission, à l’extérieur de laquelle la tête de Livingstone est exhibée, empalée sur un poteau.

Mais le soulèvement populaire espéré n’a pas lieu, certains lieutenants font défection, les forces de Ncheu n’arrivent jamais et très peu d’armes sont récupérées. La loi martiale est instaurée et la répression, féroce, menée notamment par une milice de colons, la Nyasaland Volunteer Reserve, contraint Chilembwe à fuir vers ce qui est aujourd’hui le Mozambique. La plupart des rebelles sont exécutés sans procès et leur chef est abattu le 3 février 1915. La commission d’enquête mise en place peu après rendra évidemment Chilembwe responsable de la révolte, mais pointera aussi les conditions de travail inhumaines du domaine Livingstone.

La présence de John Chilembwe là où aurait dû se tenir une statue du roi William IV ne va sans doute pas plaire à tout le monde

Le Malawi n’obtiendra son indépendance qu’en 1964 et nombreux sont les historiens qui considèrent que Chilembwe lança sa révolte trop tôt, sans suffisamment de préparation. Il n’empêche, sa démarche aurait inspiré le penseur panafricain Marcus Garvey comme le fondateur du South African Native National Congress, devenu l’African National Congress (ANC) en 1923, John Langalibalele Dube… Mais aussi des combattants des indépendances, un peu moins de cinquante ans plus tard.

La présence de John Chilembwe sur le quatrième socle de Trafalgar Square, là où aurait dû se tenir une statue équestre du roi William IV, ne va sans doute pas plaire à tout le monde. Et ce, d’autant que Samson Kambalu a choisi de le représenter plus grand que nature, avec son large chapeau, à côté d’un colon blanc de bien plus petite taille. À l’époque, les Africains étaient censés se découvrir en présence d’un Blanc. « En augmentant sa taille, le sculpteur élève Chilembwe et son action, révélant les récits dissimulés des peuples sous-représentés dans l’histoire de l’empire colonial britannique et au-delà », peut-on lire sur le site web du maire de Londres. L’artiste Samson Kambalu espère que son œuvre « permettra de mettre en place un dialogue avec le Royaume-Uni, qui doit encore prendre conscience de son passé colonial ». Au Malawi, des rues portent le nom de John Chilembwe, son visage orne plusieurs billets de banque et sa mémoire est honorée par une fête nationale le 15 janvier.



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