Au Cameroun, un reportage ravive le débat sur la dépigmentation

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C’est une vidéo qui enflamme les réseaux sociaux et cumule des milliers de vues : « Cameroun : boissons “éclaircissantes”, un business juteux, mais dangereux ». Il s’agit d’un reportage sur « un curieux breuvage » censé éclaircir la peau diffusé le 10 août 2022 sur France 24, la chaîne de télévision française d’information internationale en continu. Derrière cette boisson, la femme d’affaires et députée camerounaise Nourane Foster (ou Nourane Fotsing). L’élue du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN) y vante son produit qui, selon elle, permettrait d’avoir une belle peau et serait sans aucun danger pour la santé.

« Elle contient à peu près cinq produits : vous avez le collagène, l’alpha arbutine, le glutathion, la boisson minceur à l’enzyme… Ils sont totalement certifiés, bio. En toute sécurité vous buvez, vous n’avez pas de souci », dit-elle dans ce reportage, dans lequel on la voit avaler cette boisson « embellissante ». Ces images ont provoqué la polémique et ravivé le débat sur la dépigmentation. Sur les réseaux sociaux, des internautes accusent la députée du PCRN de faire la promotion du blanchiment cutané. Surtout que le glutathion et l’arbutine (deux des cinq substances qui composent sa boisson) sont utilisés en cosmétique comme dépigmentant.

Ce reportage a également fait réagir le ministre de la Santé publique (Minsanté), Manaouda Malachie. Dans un communiqué publié ce mercredi, le Minsanté affirme que les « promoteurs des produits clairement identifiables » dans ce reportage se livrent à « des activités préjudiciables à la santé des populations ». Ce, dans la mesure où les substances contenues dans ces boissons, en l’occurrence le glutathion et l’alpha arbutine, « sont des substances vénéneuses ». Dans une correspondance adressée le 9 août dernier à Nourane Foster, Manaouda Malachie reproche à la patronne de l’entreprise Nourishka spécialisée notamment dans la distribution de produits de beauté d’avoir violé la réglementation en matière de commercialisation des compléments alimentaires et boissons diététiques.

Effets secondaires

« Aussi, je vous demande de suspendre toutes activités de commercialisation de tels produits sans une autorisation préalable de mon département ministériel, étant entendu qu’elle s’apparente à une mise en danger de la vie d’autrui, répressible par le Code de procédure pénal camerounais », écrit le membre du gouvernement.

Après avoir pris fait et cause pour sa camarade de parti au départ et dénoncé le laxisme du gouvernement en matière de contrôle sanitaire, le président du PCRN, Cabral Libii, a finalement déclaré qu’un cadre sera offert à Nourane Foster pour lui permettre d’éclairer l’opinion sur cette affaire.

« Nous allons inviter l’honorable Nourane Fotsing (…) dans les instances appropriées du parti, afin de mener une discussion au sujet des fondements réglementaires, scientifiques et éthiques sur lesquels l’activité commerciale dont elle est promotrice, est assise », a annoncé le député et ancien candidat à l’élection présidentielle sur sa page Facebook.

La dépigmentation n’est pas un phénomène nouveau au Cameroun. Cette pratique existe depuis des années dans le pays, où les produits blanchissants sont vendus en ligne, dans des parapharmacies et même en pharmacie. Certains proposent même ces produits pour les enfants. Le glutathion, un antioxydant naturel produit par le foie et qui permet de blanchir la peau, est de plus en plus populaire. Des entreprises de cosmétiques et/ou des instituts de beauté ou de soins en utilisent de plus en plus fréquemment en injection, en comprimés ou en crème pour attirer des femmes qui veulent s’éclaircir la peau. Une pratique qui a cependant des répercussions sur la santé, mettent en garde les spécialistes.  

Loi anti-dépigmentation

« L’alpha arbutine est proche de l’hydroquinone. Donc, c’est un produit qui est utilisé pour dépigmenter la peau. Et quand on [en] boit déjà, ça peut avoir d’autres effets secondaires pas seulement au niveau de la peau, mais [aussi] au niveau des autres organismes. La dépigmentation peut entraîner d’autres maladies : l’hypertension, le diabète et le cancer de la peau », explique le Dr Henriette Meilo, dermatologue et vénérologue interviewée dans ce reportage.  Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en effet, le blanchiment de la peau peut endommager le foie et les reins, provoquer des psychoses ainsi que des cancers.

Vu ses conséquences sur la santé, certains pays comme le Rwanda et la Côte d’Ivoire ont interdit la commercialisation des produits éclaircissants sur leurs territoires. Une mesure que certains aimeraient voir se généraliser au Cameroun quand d’autres, comme le Réseau des défenseurs des consommateurs (Redco), militent pour l’adoption d’une loi anti-dépigmentation. En faisant observer que « les données scientifiques ne permettent ni de soutenir les allégations marketing contenues dans ce reportage, ni d’en garantir la sécurité d’usage », le Minsanté invite les populations à s’abstenir de consommer des boissons dites « éclaircissantes » ou « embellisantes », car « susceptibles de nuire gravement à leur santé ».

Patricia Ngo Ngouem



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