En Afrique du Sud aussi, les cabinets de conseil sont montrés du doigt – Jeune Afrique

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« Laissez-moi commencer par un mot : désolé. » La scène se déroule le 9 juillet 2018. Ce jour-là, le grand patron de McKinsey vient en personne demander pardon aux Sud-Africains. Dans un long discours contrit, Kevin Sneader reconnaît les « erreurs » commises par son entreprise, laquelle est accusée d’avoir surfacturé Eskom pour des expertises inutiles. Face au scandale, McKinsey a remboursé un milliard de rands (environ 70 millions d’euros). Mais aujourd’hui encore, l’entreprise publique d’électricité est exsangue financièrement et ses délestages récurrents pèsent sur le quotidien des Sud-Africains. 

Le scandale n’est pas retombé. Dans les rapports qu’elle a publiés ces dernières semaines, et alors qu’un vif débat est apparu en France à la veille de l’élection présidentielle, la commission Zondo documente un recours abusif aux cabinets de conseil. Ses juges ont enquêté sur le pillage des entreprises et des administrations publiques sous la présidence de Jacob Zuma entre 2009 et 2018. Ils en concluent que des cabinets ont été mandatés « alors même qu’il y avait déjà du personnel qualifié et compétent travaillant dans les différentes entreprises publiques ». « Cette utilisation redondante de prestataires de services a permis à la corruption de prospérer au sein des entreprises publiques », ajoute la commission. 

Machines à cash

McKinsey figure en bonne place parmi les entreprises qui ont facilité – sans le savoir selon les enquêteurs – le détournement de fonds publics. La multinationale est partie à la chasse aux appels d’offres avec deux firmes locales : Regiments Capital et Trillian. Des entreprises qui passent pour avoir été les machines à cash de la fratrie Gupta. Associées à McKinsey, elles remportaient de gros contrats. L’argent était ensuite partagé et ruisselait vers des sociétés-écrans qui le blanchissaient au profit des Gupta. Les trois frères indiens sont accusés d’avoir infiltré les plus hautes sphères de l’État et procédé à de gigantesques détournements, avec la complicité de l’ancien président, Jacob Zuma.

Ensemble, les cabinets ont gagné un contrat auprès de la South African Airways (SAA), la compagnie aérienne nationale qui peine à redécoller après des années de mauvaise gestion. Le trésorier de la SAA était de mèche avec Regiments Capital pour sécuriser le contrat, explique la Commission Zondo. Bilan des courses : 12,4 millions de rands frauduleusement attribués. La somme a finalement été remboursée par McKinsey. 

Les enquêteurs décrivent un siphonnage des fonds de Transnet, via le paiement de contrats de conseils

Autre cible : Transnet. L’entreprise publique qui gère les infrastructures de réseau (ports, rails, pipelines) a été la victime d’un véritable braquage sous l’ère Zuma. La nomination de conseillers financiers « a constitué une partie importante du racket chez Transnet entre 2011 et 2016 », écrivent les enquêteurs. Ils décrivent un “siphonnage des fonds de Transnet via le paiement de contrats de conseils qui parfois n’apportaient peu ou pas de valeur ajoutée pour des tarifs très exagérés”. Là encore, McKinsey a accepté de rembourser (870 millions de rands).

Pourquoi une entreprise de renommée mondiale comme McKinsey s’est-elle associée à ces cabinets de conseil douteux et sans réelle expérience ? « Pour s’assurer de remporter d’importants contrats », conclut la commission Zondo. Cette dernière souligne le rôle d’un insider et elle met en évidence les liens entretenus par Vikas Sagar, ancien directeur de la branche locale de McKinsey, avec des figures de la galaxie Gupta. Vikas Sagar a été débarqué par McKinsey à la suite d’une enquête interne. 

Démantèlement du fisc sud-africain

Un homme est également lourdement mis en cause au sein du cabinet de conseil Bain & Company. Son ancien patron en Afrique du Sud, Vittorio Massone, a rencontré Jacob Zuma 17 fois entre 2012 et 2014. La multinationale américaine est accusée d’avoir ensuite participé au démantèlement du fisc sud-africain, autrefois considéré comme l’un des plus efficaces au monde. Bain a accepté de rembourser les 167 millions de rands empochés pour son contrat auprès du South African Revenue Service (SARS) et s’est excusé. 

En revanche, la firme rejette les conclusions de la commission Zondo, qui recommande une enquête approfondie pour décider d’engager des poursuites judiciaires ou non. « Nous restons convaincus que nous n’avons en aucune façon soutenu volontairement ou sciemment la capture d’État au sein du SARS », a écrit Bain dans un communiqué. Jaloux, peut-être du sort réservé à McKinsey ? Cette dernière n’est pas inquiétée par la commission Zondo. Ses rapporteurs affirment n’avoir « aucune preuve permettant de dire que McKinsey était au courant du lien de corruption qui l’associait à Regiments Capital. » 

McKinsey n’a pas eu à s’expliquer ou à reconnaître ses agissements. Ils s’en sont tenus à leur ligne : on ne savait pas

C’est un peu léger pour l’ONG Corruption Watch. « Vous ne remboursez pas de telles sommes juste [pour faire preuve] de bonne volonté », pointe Karam Singh, directeur exécutif. Il estime que ces remboursements s’apparentent à une procédure de plaider-coupable, à l’issue desquelles l’accusé paye pour éviter un procès. « La manière dont McKinsey a été traité nous laisse sur notre faim. McKinsey n’a pas eu à s’expliquer ou à reconnaître ses agissements. Ils s’en sont tenus à leur ligne : on ne savait pas. Ce qui est difficile à croire dans ces circonstances. »

Dans une enquête sur les dérives de McKinsey en Afrique du Sud, le New York Times soutient qu’aux racines de ces errements, il y avait une nouvelle culture d’entreprise qui insistait pour accéder à des contrats gouvernementaux. On retrouve le même esprit chez Bain, qui selon des documents internes avaient identifié le gouvernement et les entreprises publiques comme des « priorités stratégiques ». 

Mais McKinsey jure qu’on ne l’y reprendra plus. « Nous sommes beaucoup plus vigilants, presque paranos », témoignait Jean-Christophe Mieszala, senior partner chez McKinsey, devant la commission Zondo. D’après lui, son cabinet ne travaillera plus pour les entreprises publiques sud-africaines. A-t-on pour autant tourné la page de ces mauvaises pratiques ? Karam Singh, de Corruption Watch, n’y croit pas. « À ce jour, personne n’a eu de comptes à rendre. »

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