ces recettes locales qui marchent – Jeune Afrique

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« Considérant le risque élevé de pénurie et de flambée des prix en raison de la crise mondiale, j’appelle à une mobilisation générale pour accroître et valoriser davantage nos produits agricoles, d’élevage et de pêche. » Cette déclaration faite au début d’avril par le président Macky Sall vaut pour le Sénégal et pour toute l’Afrique de l’Ouest. Elle résume la bataille de longue date que mène la région pour assurer sa souveraineté alimentaire.

Puissance agricole dotée de trois locomotives de production – Nigeria, Ghana et Côte d’Ivoire -, mais aussi de nombreux pays où l’agriculture tient une place prépondérante dans l’économie, parmi lesquels le Niger, le Mali et le Burkina Faso, l’Afrique de l’Ouest peine pourtant à répondre à ses besoins, ce qui l’oblige à importer. Si aucun pays n’a encore trouvé la recette miracle, plusieurs ont élaboré des parades et enregistré des succès. Tour d’horizon non exhaustif.

Privatisation, la solution ?

Alors que l’engagement de Malabo en 2014 de consacrer 10 % des dépenses publiques à l’agriculture reste un vœu pieux dans la région, elle s’efforce pourtant ces dernières années de muscler son secteur agricole. Plusieurs bonnes pratiques se sont ainsi généralisées : l’adoption de plan de long terme (dix ans au plus) permettant aux politiques et aux projets de produire leurs effets, les efforts de structuration des filières, l’investissement dans la formation, la multiplication des partenariats entre acteurs publics et privés sur la production, la distribution et la transformation ainsi que l’essor des certifications pour augmenter la valeur ajoutée créée localement (cacao en Côte d’Ivoire, mangue au Sénégal, ananas et soja au Togo, noix de cajou et hibiscus au Burkina Faso, etc.).

Malgré un contexte difficile, entre forte demande, inflation et tensions sur l’approvisionnement liées à la guerre en Ukraine, il y a des réussites. C’est le cas de la filière coton au Bénin même si sa réorganisation efficace n’échappe pas aux critiques, le président Patrice Talon ayant fait sa fortune dans le secteur et y conservant des intérêts.

Sortie du giron de l’État pour passer sous la gestion privée de l’Association interprofessionnelle du coton (AIC), la filière a été redynamisée : accès facilité aux intrants, soutien technique au producteur, réhabilitation de routes pour fluidifier le transport entre autres. Résultat, le Bénin, quatrième producteur d’or blanc de la région avec quelque 450 000 tonnes en 2016-2017, a détrôné le Mali de la première place dès la campagne 2018-2019, les deux pays étant au coude à coude en 2021-2022 avec une production d’environ 760 000 tonnes. Une vitalité qui génère des revenus et encourage les investissements dans la transformation.

Le rôle des interprofessions

D’autres exemples, à différentes échelles, témoignent de progrès dans l’organisation des filières. Au Nigeria, qui produit en moyenne 7,5 millions de tonnes de riz par an mais en consomme 10 millions, la Banque centrale joue un rôle moteur dans le développement du secteur à travers un programme de prêts intitulé Anchor Borrowers’ Programme (ABP), qui facilite la relation entre petits producteurs et acheteurs.

Le Ghana montre la voie sur plusieurs aspects, dont celui de l’organisation des filières

Lancé en 2015, le programme, s’il n’est pas exempt de ratés, a tout de même bénéficié à 4,8 millions de paysans et permis de faire passer la capacité locale de traitement de riz de 350 000 à 3 millions de tonnes. Effectif sur le riz, il doit aussi booster la production d’une vingtaine d’autres denrées, dont le maïs, l’huile de palme, le cacao, le coton, le manioc et la tomate.

Au Sénégal, fer de lance de l’agroécologie dans la région depuis 2015, ce sont une quinzaine d’interprofessions (réunissant producteurs, transformateurs, transporteurs et commerçants) qui, en partenariat avec l’État, assurent le pilotage de l’offre, des marchés et des filières. Ce système permet d’articuler agriculture familiale (le modèle majoritaire) et projets d’agrobusiness, menés principalement dans les filières des fruits et légumes pour l’export, et le riz, l’oignon, la pomme de terre pour le marché national. Il doit être renforcé par la création d’agropoles afin d’accélérer sur le volet de la transformation.

Bourses locales de matières premières

En Côte d’Ivoire, parallèlement aux cultures de rente relativement bien structurées du cacao, du café et de l’anacarde, d’autres filières vivrières émergent, dont celle de la banane plantain. Développée par des groupes de vendeuses à partir du marché Gouro d’Adjamé dans le nord d’Abidjan, elle alimente le reste du pays et les marchés voisins. La réhabilitation du marché, lancée en début d’année, doit encourager son essor.

Nombre de filières gagneraient à être développées au niveau régional

« Le Ghana montre aussi la voie sur plusieurs aspects, dont l’organisation des filières, la priorité donnée au volet technique dans la formation et la construction d’un tissu de transformation de produits locaux permettant, par exemple, de commercialiser de la farine de manioc », explique Ollo Sib, analyste du Programme alimentaire mondial (PAM) pour l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest. Depuis 2017, le pays conduit le programme Planting for Food and Jobs (PFJ), financièrement ambitieux (entre 70 et 100 millions de dollars par an) et agissant sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Un modèle – qui lui a permis d’augmenter sa production de riz et de devenir exportateur de maïs -, que le Burkina Faso et le Togo regardent avec attention. En 2018, Accra a aussi inauguré la première bourse de matières premières agricoles de la région. Si elle peine à monter en puissance, le concept de bourse fait déjà l’objet d’une expérimentation locale à travers des « nano commodities exchanges », qui doivent faciliter les échanges et la fixation des prix.

Attrait des financements structurés

Pour consolider ses modèles agricoles, la région doit encore progresser sur deux points. D’une part, elle a besoin de trouver de nouvelles ressources financières, notamment des capitaux étrangers, en ayant recours à des financements structurés. Si le Cocobod au Ghana (le régulateur de la filière cacao), la Compagnie malienne pour le développement du textile (CMDT, majoritairement détenue par l’État) au Mali, et la Société pour le développement du coton (Sodeco, filiale du groupe Société de financement et de participation, SFP) au Bénin, ont sauté le pas, ils pourraient être imités par d’autres acteurs de cultures de rente.

D’autre part, force est de constater que nombre de filières gagneraient à être développées au niveau régional. L’alliance (même imparfaite) entre le Ghana et la Côte d’Ivoire sur le cacao s’inscrit dans cette logique, de même que l’action menée depuis 2000 par le Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (Roppa), qui réunit 13 pays, avec le Cap-Vert et le Nigeria en membres associés. Mais cela demeure un vaste chantier.

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