« Le débat au Mali ne doit pas se faire qu’avec les politiques » – Jeune Afrique

0 26

Jusqu’au 31 mars, Bamako prend ses quartiers à Paris. Alors que les relations entre la France et le Mali se dégradent, les initiateurs de ces rencontres culturelles croient au dialogue avec les diasporas comme moteur de changement.

Pendant un mois, la capitale française met ses pendules à l’heure bamakoise, le temps des rencontres « Africapitales, Bamako à Paris ». Plusieurs espaces du quartier de la Goutte d’or, l’un des berceaux de la diaspora, seront investis par des artistes et intellectuels pour créer une dynamique africaine à travers une série de spectacles (théâtre, cinéma, photographie…) et de tables rondes.

Objectif : faire de cette manifestation une vitrine de la scène artistique et culturelle malienne et créer un éveil citoyen grâce aux industries créatives. Un vaste programme qui a nécessité plus de six mois de réflexion grâce à la ténacité d’un comité d’experts. Entretien avec deux de ses membres, le Franco-Marocain Khalid Tamer, président de la compagnie Graines de soleil, et Adama Traoré, comédien et dramaturge malien, président de la Coalition malienne pour la diversité culturelle.

Vous avez constitué un important comité d’experts pour mettre ce projet sur pied. Quel était l’enjeu prioritaire ?

Adama Traoré : La problématique de la territorialité nous a fortement interpellés. Comment le spectacle vivant peut-il se développer sans accès aux espaces ? La Banque mondiale met en place des programmes pour des villes africaines données, en délimitant des espaces, en créant des zones résidentielles pour l’économie, mais en oubliant parfois la place des écoles, des théâtres, etc. Il y a une réflexion à mener sur l’occupation de l’espace. Nous sommes partis de ce manque.

Khalid Tamer : L’idée est de mettre en place des relations euro-africaines. Il faut en finir avec la notion de « Françafrique ». La France n’est pas un continent et l’Afrique n’est pas un pays. Nous avons travaillé pendant six mois, avant même le sommet de Montpellier, pour repenser le dialogue entre les espaces, en mettant volontairement des villes en avant. Le programme Africa2020 est à mon sens une insulte pour l’Afrique. Prenons l’exemple de la saison France-Portugal qui se tient cette année dans les deux pays. Est-ce que le Portugal est aussi grand que l’Afrique ? La réponse est non.

Nombreux sont ceux qui pointent du doigt l’offre pléthorique de festivals autour de l’Afrique à Paris…

Adama Traoré : Africapitales est basé sur la co-construction et le co-développement. Nous menons ce projet avec des acteurs sur le terrain, au Mali comme en France.

Khalid Tamer : Le festival a été pensé comme un aller-retour. La réflexion avec les experts s’est articulée autour des actions à mettre en place pour créer des espaces de liberté, de démocratie, de culture et d’infrastructures. Ce travail doit être fait par les Africains en coopération avec la France.

On ne parle plus de cette richesse culturelle qui pourrait redonner une vision au Mali

La crise politique et sécuritaire du Mali a-t-elle un impact sur la vie culturelle du pays ?

Khalid Tamer : Le Mali a donné naissance aux plus grands chanteurs africains, de Salif Keita à Oumou Sangaré, d’Amadou et Mariam à Toumani Diabaté… Il y a une frénésie culturelle dans ce pays. Mais en vingt ans, la situation s’est dégradée. Aujourd’hui, la guerre et le terrorisme ont envahi le débat public. On ne parle plus de cette richesse culturelle qui pourrait redonner une vision au Mali. On l’a vu avec Israël, la Chine ou le Japon, le salut vient de la diaspora. On espère interpeller cette dernière pour qu’elle participe à la construction de la démocratie avec les Maliens. Le 12 mars par exemple, nous accueillerons l’Union des ambassadeurs franco-maliens, qui sera à même d’apporter des outils et des pistes de réflexion sur la question de la coopération.

Adama Traoré : Cette édition arrive à un moment intéressant. Le débat ne doit pas se faire qu’avec les politiques. Il y a toute une frange de la population malienne, en interne ou issue de la diaspora, qui aimerait se faire entendre. Il faut donner la possibilité à la jeunesse de s’exprimer dans ces espaces de rencontres pour qu’elle puisse défendre sa culture et se réaliser. L’expression est un droit fondamental pour construire le vivre-ensemble. On a longtemps dit que Montreuil [en région parisienne] était la seconde ville du Mali après Bamako. On ne peut pas forger un destin commun si la diaspora n’apporte pas sa part dans le narratif du pays.

Les industries créatives et du spectacle doivent offrir des perspectives d’avenir aux jeunes Maliens

Une table ronde sera consacrée aux artistes comme acteurs de la société civile et du changement. Quelle est votre position sur la question ?

Adama Traoré : Au Mali, on est confrontés à la question du rôle de l’artiste. Son statut social existe, mais il manque la reconnaissance de son travail comme activité créatrice d’emplois. L’artiste doit pouvoir être un moteur du changement. On parle du nouveau Mali, mais quel est le profil de ses nouveaux citoyens ? Comme le stipulait Soundjata dans la Charte mandingue, chacun doit pouvoir avoir une fonction, c’est fondamental. Celui qui n’a pas un rôle défini sème le désordre. Et l’artiste a toute sa place à prendre dans cette réflexion.

La question de la mobilité des artistes africains sur le continent est-elle encore un enjeu ?

Khalid Tamer : On a créé les Capitales africaines de la culture, dont le lancement est prévu cette année à Rabat, pour cette raison. Il faut pouvoir tourner en Afrique et créer une dynamique africaine. Les artistes africains n’ont peut-être plus besoin d’aller en Europe pour se produire. On essaie de répondre à cette question à notre niveau, mais il nous faut du temps.

Adama Traoré : Nombre de nos artistes sont connus à l’extérieur de l’Afrique et la majorité d’entre eux ont le regard tourné vers l’Europe. Sur le continent, les organisations sous-régionales réalisent un travail sur la libre circulation des personnes et des biens, mais la question des visas demeure un problème central. De nombreux jeunes Maliens découvrent les artistes de chez eux à la télévision et sur le tard. C’est un problème. Avec Africapitales, on réfléchit à structurer ce marché pour que les jeunes aient un sentiment d’appartenance à une communauté. Il faut soutenir la création, la production et la diffusion. Au vu des problèmes d’insécurité et de chômage qui minent le Mali, certains se noient dans la Méditerranée ou deviennent jihadistes car ils n’ont pas d’horizon. Nous pouvons faire en sorte que les industries créatives et du spectacle offrent des perspectives d’avenir.

Nous organiserons Africapitales à Bamako courant octobre-novembre 2022

Quel sera l’après Africapitales ? Des projets seront-ils menés sur le continent ?

Khalid Tamer : Oui, nous organiserons Africapitales à Bamako courant octobre-novembre 2022 avec des artistes, des intellectuels et de nouveaux spectacles. La diaspora du quartier de la Goutte d’Or nous accompagnera. Petit à petit, nous parviendrons à créer une Afrique-monde.

Adama Traoré : C’est entre les éditions que la réflexion se poursuivra. Nous continuerons ce travail de structuration. Africapitales peut servir d’exemple pour lancer de bonnes pratiques, avant la deuxième édition qui se concentrera sur une autre ville africaine.

Infos pratiques

« Africapitales, de Paris à Bamako », du 1er au 31 mars à Paris. Programme sur les sites des espaces partenaires :
– Lavoir moderne parisien
– FGO Barbara
– 360 Music Factory

Cet article est apparu en premier sur https://www.jeuneafrique.com/1320528/culture/festival-africapitales-le-debat-au-mali-ne-doit-pas-se-faire-quavec-les-politiques/

Laisser un commentaire