Pravin Gordhan, le ministre sud-africain dont la probité dérange beaucoup de monde…

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(Agence Ecofin) – Ministre sous Zuma, puis sous Ramaphosa, Pravin Gordhan ne vit pas forcément un exercice tranquille. Parfois pris en grippe à cause de ses origines indiennes et plusieurs fois accusé de malversations, il réussit malgré tout à déjouer tous les pièges et à se maintenir à l’un des postes gouvernementaux les plus compliqués. En s’attaquant comme il le fait à la corruption institutionnelle, il sait très bien qu’il se fait des ennemis puissants.

Alors que l’Afrique du Sud traverse actuellement une période compliquée sur le plan économique, Pravin Gordhan, son ministre des Entreprises publiques, passe des journées plutôt calmes. Le constat est plutôt étonnant lorsqu’on se souvient des critiques virulentes dont il a fait l’objet ces dernières années, suite les mauvais résultats de sociétés d’Etat comme l’Eskom, la compagnie électrique nationale. Celui qui jouit aujourd’hui d’une image d’incorruptible inflexible a même subi une enquête du procureur général, dont il est ressorti blanchi et égal à lui-même.

A défaut d’arguments pour le combattre, ses ennemis lui reprochent ses origines indiennes.

C’est à en oublier parfois le rôle clé joué par Gordhan aux côtés des illustres Nelson Mandela, Thabo Mbeki et autres, dans les négociations pour la fin de l’apartheid. Qu’importe, le politique de 73 ans ne compte pas s’éloigner des valeurs affichées depuis cette époque, et qui font de lui un éternel activiste.

Critiqué et presque persécuté

En avril 2021, la procureure générale sud-africaine Busisiwe Mkhwebane a vu les tribunaux rejeter son appel concernant une affaire qui l’opposait à Pravin Gordhan. Elle lui reprochait d’avoir illégalement permis à Ivan Pillay, le patron du fisc, de prendre une retraite anticipée en 2010. Cette nouvelle ‘’défaite’’ vient s’ajouter à plusieurs autres déconvenues de Mkhwebane dans ses velléités contre le ministre. Pourtant membres du même parti, les deux personnalités sont opposées depuis le début de ses tensions avec Jacob Zuma. Critiqué par une faction de l’ANC, Pravin Gordhan a également des détracteurs dans l’opposition, notamment au sein de l’Economic Freedom Fighters, 3ème formation politique du pays.

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Avec Jacob Zuma, une amitié contrariée.

Le chef de ce parti, le populiste Julius Malema, prend notamment un malin plaisir à appeler Gordhan par son prénom le plus indien « Jamnadas », en plus de l’avoir accusé à de nombreuses reprises de faits de corruptions qui n’ont jamais été prouvés. 

Le chef de ce parti, le populiste Julius Malema, prend notamment un malin plaisir à appeler Gordhan par son prénom le plus indien « Jamnadas », en plus de l’avoir accusé à de nombreuses reprises de faits de corruptions qui n’ont jamais été prouvés.

D’une certaine manière, le ministre des Entreprises publiques est habitué à être sous le feu des critiques. Pour lui, son combat contre la corruption est la principale raison d’un tel acharnement. Mais pour des observateurs, et ceci est plus inquiétant, la plupart de ses détracteurs lui en veulent plutôt à cause de ses origines indiennes.

L’éternel activiste

En 2018, lorsqu’une enquête révèle la capture de l’Etat sud-africain mise en place par le président Jacob Zuma et les Gupta, une famille d’hommes d’affaires indiens, les regards accusateurs ne tardent pas à se tourner vers Pravin Gordhan. Pourtant, le ministre n’a de lien avec cette famille que son origine, et s’est toujours montré bien plus proche des leaders noirs de la lutte contre l’apartheid.

Né le 12 avril 1949 à Durban, il subit dès son plus jeune âge les affres de ce régime instauré un an avant sa naissance, et les conditions de vie qu’il impose à la fois aux noirs et aux Sud-africains d’origine indienne.

Après ses études secondaires, il choisit la pharmacologie à l’Université de Durban-Westville, réservée aux personnes d’origine indienne. Durant son parcours estudiantin, il décide de s’engager et rejoint le Congrès indien du Natal, créé pour lutter contre les discriminations qui frappent les personnes de sa catégorie. Son engagement est motivé par son admiration pour Steve Biko, instigateur du mouvement de la conscience noire. Membre du conseil représentatif des étudiants de l’université, il rédige la constitution du mouvement et participe activement aux boycotts et autres actions militantes. Jusque-là, Pravin Gordhan se décrit essentiellement comme un activiste.

Le défenseur des Sud-africains d’origine indienne

En 1974, il est élu à la tête de la direction du Congrès indien du Natal et s’investit pleinement dans la défense de familles indiennes. Lorsque, dans le township de Phoenix, des crues détruisent leurs maisons, Pravin Gordhan se bat pour leur apporter une assistance médicale et juridique. En 1978, quand la municipalité de Durban décide d’imposer la création d’une ville indienne séparée, il fait échouer le projet à coups de manifestations.

En 1978, quand la municipalité de Durban décide d’imposer la création d’une ville indienne séparée, il fait échouer le projet à coups de manifestations.

En 1980, il participe à la création du Durban Housing Action Committee (DHAC), une organisation de la société civile dont il devient secrétaire. L’organisation s’illustre notamment en empêchant une augmentation de 15% des loyers, au moyen d’un boycott de 6 semaines durant lesquelles la redevance n’est pas versée. L’action permettra même de renégocier tous les loyers à la baisse.

Rencontre avec Zuma et essor politique

Pravin Gordhan rencontre Jacob Zuma durant les années 70 lorsqu’il prend contact avec les prisonniers politiques libérés de Robben Island. Les deux hommes s’entendent très bien et leur rencontre convainc Gordhan de s’engager clandestinement avec l’ANC (Congrès National Africain), le parti de Zuma. Il pose dans les mois qui suivent des actes politiques très engagés, dont la lecture d’un pamphlet anti-apartheid qui lui vaut une arrestation en novembre 1981. Libéré, assigné à résidence et interdit de tout engagement politique, il crée en 1983 un Front démocratique uni opposé au régime sud-africain.

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Il a participé à la rédaction de la constitution sud-africaine.

Il collabore avec Jacob Zuma au cours d’activités clandestines de l’ANC, et est à nouveau arrêté en 1990. Il est rapidement relâché, mais devient aux yeux du grand public un des acteurs importants de la lutte. A tel point qu’il est invité à la table des négociations pour la fin de l’apartheid, avec Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Jacob Zuma et Cyril Ramaphosa, en tant qu’un des principaux représentants de l’ANC. Sa présence participe à la création de l’image cosmopolite qu’a encore aujourd’hui l’Afrique du Sud.

A tel point qu’il est invité à la table des négociations pour la fin de l’apartheid, avec Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Jacob Zuma et Cyril Ramaphosa, en tant qu’un des principaux représentants de l’ANC.

En 1991, il est nommé représentant des Congrès indiens d’Afrique du Sud et responsable de la mise en œuvre de la convention pour une Afrique du Sud démocratique (Codesa). Deux ans plus tard, il est nommé au panel de la planification du processus de négociation multipartite, puis en 1994, il codirige le comité exécutif de transition dont la tâche était de préparer les premières élections démocratiques et multiraciales. Il est ensuite élu au sein du nouveau parlement sud-africain. Avec des personnalités comme Ramaphosa, il participe au conseil constitutionnel de l’Assemblée nationale qui rédigera la constitution sud-africaine.

En 1999, il siège comme vice-commissaire au Trésor public sud-africain qu’il dirigera de 1999 à 2009 après la nomination du président Thabo Mbeki. Puis il intègre le gouvernement du nouveau président Jacob Zuma, jusque-là son ami, en tant que ministre des Finances. Selon plusieurs médias locaux, sa nomination ne convient pas aux frères Gupta, hommes d’affaires controversés qui seraient impliqués, avec Jacob Zuma, dans la mise en place d’une capture de l’Etat.

En effet, réputé incorruptible, Pravin Gordhan mettrait en danger leur mainmise sur les prises de décision de l’exécutif. Menant une véritable lutte contre la corruption, il devient un problème. On lui reproche alors son faible soutien au président Zuma qui, en plus d’avoir été son ami, est de son parti. « Je prends parti contre la corruption. Je prends parti contre tout ce qui porte atteinte à l’intégrité de l’État. Que ce soit la gauche ou autre, je ne sais pas. Mais c’est le camp que je choisis définitivement », répond-t-il.

L’incorruptible

En 2014, Jacob Zuma lui retire la direction du ministère des Finances pour lui confier celle de la gouvernance coopérative et des affaires traditionnelles. Mais son remplaçant ne tarde pas à dénoncer l’influence des Gupta sur le président. Il sera alors également remplacé par David van Rooyen, un proche des hommes d’affaires controversés. La polémique autour de ce choix et la pression du milieu des affaires, dans un contexte ou le rand commence à perdre de la valeur, oblige Zuma à rappeler Pravin Gordhan au poste en 2016.

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Il a la confiance de Cyril Ramaphosa.

Mais sa probité gêne, et le natif de Durban est à nouveau renvoyé en 2017. Ses prises de positions publiques contre la corruption vont en faire la cible du clan Zuma. L’an dernier, il est même renvoyé devant la justice pour fraude, avant d’être complètement blanchi. Tout ceci lui vaut une détestation à peine cachée de la faction de l’ANC fidèle à Zuma, exacerbée lorsque ce dernier sera obligé de démissionner à cause de la révélation de sa collusion avec les Gupta.

Une fois au pouvoir, Cyril Ramaphosa nomme Gordhan ministre des Entreprises publiques. Cela ne mettra pas fin aux critiques issues de la faction de l’ANC pro-Zuma, ni à celles de Julius Malema. Malgré tout et en dépit de nombreuses procédures contre lui, Pravin Gordhan tient bon, est toujours en poste et bénéficie de la confiance de l’actuel président. 

Servan Ahougnon

servan ahougnon

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