produire plus… pour importer mieux ? – Jeune Afrique

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La production agricole subsaharienne connaît la plus forte croissance au monde depuis vingt ans. Pourtant, la majorité des denrées alimentaires du continent sont importées. Une situation pour le moins paradoxale.

Agrobusiness : produire plus en Afrique… pour importer mieux ?

En 2020, selon les données de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), plus de 80 % des importations de produits alimentaires de base absorbées pars les pays africains provenaient de l’extérieur du continent, soit environ 60,5 milliards de dollars, contre à peine 13,2 milliards achetées depuis d’autres pays de la zone. Sur le continent américain, cette proportion est de 31,54 % selon les estimations de Jeune Afrique, contre 65 % en Asie et seulement 26,2 % en Europe.

Cette dépendance criante cache une réalité beaucoup plus complexe. « L’augmentation des importations alimentaires observée en Afrique (de 7 milliards à 40 milliards de dollars entre 2000 et 2010) et les effets de la crise alimentaire mondiale de 2010-2011 avaient de quoi alarmer. Mais ce que nous n’avions pas perçu, c’est que le secteur agricole africain est celui qui connaît la croissance la plus forte au monde. La production agricole a augmenté à un taux annuel de +4,3 % (net d’inflation) ces dernières années, contre une moyenne mondiale de seulement +2,75 % », explique Thomas Jayne, professeur d’économie spécialisé dans l’agriculture, l’alimentation et les ressources naturelles à l’université d’État du Michigan.

Investissements et rendements limités

De fait, poursuit le chercheur, aussi professeur associé à l’Institut de recherche sur les politiques agricoles Indaba de Lusaka, en Zambie, nombre de pays africains sont autosuffisants ou atteignent l’équilibre de leurs comptes extérieurs en ce qui concerne les produits agricoles (voir encadré). « Au moins une douzaine de pays africains sont des exportateurs nets de produits agricoles avec un solde alimentaire excédentaire », souligne Thomas Jayne qui note que « quatre pays représentent la plus grosse part des importations agricoles africaines. Ce sont des « États fragiles », connaissant des « difficultés de gouvernance », ou de gros producteurs de pétrole : Nigeria, Angola, RDC et Somalie.

D’ici à 2050, plus de la moitié de la croissance démographique mondiale devrait se produire en Afrique

Dans le même temps, les pays africains continuent d’importer « du soja, du blé et du riz, [qui] sont des aliments de base [de leurs] régimes alimentaires », relève Michael Sudarkasa, patron de la société de consulting Africa Business Group, basée en Afrique du sud. « L’Afrique subsaharienne est historiquement un producteur important de cultures commerciales tels que le café, le cacao, le thé et le coton. Or, les opportunités commerciales se trouvent [aujourd’hui] dans les fruits comestibles, les noix, les légumes », complète le consultant. Outre le déséquilibre engendré par la demande des pays pétroliers, qui sont aussi les plus grands importateurs agricoles, le continent souffre également d’investissements et de rendements qui rencontrent des limites structurelles, ainsi que d’une recherche agricole stagnante malgré une importante croissance démographique.

Déséquilibres

Il est difficile d’obtenir des données harmonisées du commerce agricole des pays africains, en raison des différences de dénominations utilisées (aliments, produits alimentaires de base, marchandises agricoles…). Mais, selon les données de la Banque mondiale, les importations de « produits alimentaires » représentaient 17 % des importations de marchandises du Kenya, contre 48 % pour les exportations, en 2020.

Cela représente 2,6 milliards de dollars d’achats pour 2,9 milliards de ventes, selon nos calculs. Les équilibres sont sensiblement similaires au Sénégal (1,9 milliard de dollars d’importations pour 1,22 milliard de dollars d’exportations), voire plus favorables dans pour une puissance agricole comme la Côte d’Ivoire (2,24 milliards de dollars d’achats/6,3 milliards de ventes).

À l’inverse, ces importations atteignaient 1,8 milliard de dollars en Angola, contre à peine 140 millions de dollars de ventes en 2019. La composition des biens échangés est aussi significative. En 2019, les principales importations de « produits végétaux » du Sénégal étaient : l’arachide (192 millions de dollars), les noix de cajou (62 millions) et le riz (51 millions), selon l’Observatoire de la complexité économique. Pour ce qui est des importations, le trio de tête est composé du riz (350 millions de dollars), du blé (199 millions) et des oignons (61,5 millions).

Joël Té-Léssia Assoko

Si, en raison de la baisse des prix alimentaires mondiaux observée ces dernières années avant la remontée post-confinement, les importations africaines de nourriture ne coûtent plus aussi cher qu’en 2010, les perspectives à moyen et long terme – sauf revirement stratégique majeur – ne sont guère reluisantes. D’ici à 2050, « plus de la moitié de la croissance démographique mondiale devrait se produire en Afrique », selon l’ONU, avec une accélération de l’urbanisation qui modifie les modes de vie et de consommation, consolidant une dichotomie entre les besoins alimentaires du continent et la production locale. « Dans vingt ans, plus de 50 % de la population africaine habitera dans les villes, ce qui aura un impact supplémentaire sur les besoins alimentaires », avertit le Kényan Quentin Rukingama, directeur associé de JBQ Africa, société de conseil en agrobusiness.

Il faut considérer l’agriculture à petite échelle comme un business plutôt que comme une agriculture de subsistance

« La population rurale du Kenya, par exemple, aura toujours le temps de cuisiner l’ugali [mets à base de maïs] mais les travailleurs urbains n’auront pas ce loisir et devront acheter, sur place, des plats comme le chapati [galette de farine, transposée par la diaspora indienne en Afrique de l’Est, ndlr], des saucisses ou des œufs. Or, l’ugali est tiré de la farine de maïs produite localement, quand le chapati est à base de farine de blé importée », explique Quentin Rukingama. 

De bons élèves

« Malgré le boom agricole, il y a eu des pertes inutiles durant la pandémie en raison d’un manque de structures de stockage, de problèmes logistiques et, plus globalement, d’infrastructures », explique Sand K. Mba, directeur exécutif du cabinet de conseil nigérian Africa International Trade & Commerce Research. Une approche plus intégrée – « holistique » – des difficultés du secteur agricole africain est nécessaire. Et l’Union africaine a fait un pas dans ce sens avec la Déclaration de Maputo (2003), par laquelle les gouvernements africains sont convenus d’orienter 10 % des dépenses publiques vers l’agriculture. « La plupart des pays se situent entre 2 % et 3 % et ont limité leur propre recherche agricole. Cela explique pourquoi les rendements n’augmentent pas et pourquoi ces pays ne produisent pas suffisamment de céréales », regrette l’universitaire Thomas Jayne.

Certains « bons élèves » ont pu cependant augmenter leur production alimentaire. « L’Éthiopie, le Rwanda, la Zambie – laquelle a bénéficié de l’implantation de fermiers blancs venus du Zimbabwe – , le Nigeria, le Ghana, le Maroc et le Sénégal vont dans la bonne direction », selon le consultant Quentin Rukingama. « Il s’agit d’une stratégie à plusieurs niveaux qui implique de créer des marchés, de s’assurer que la production est alignée sur la demande, de créer les bonnes infrastructures pour acheminer les marchandises vers les zones de consommation, de se concentrer sur l’amélioration de la productivité des petits exploitants agricoles : vulgarisation des connaissances sur l’agriculture, projets d’irrigation, apports d’engrais et atténuation des effets du changement climatique », détaille-t-il. Le commerce intra-africain peut représenter une stratégie d’importation alternative.

« La majeure partie de l’Afrique australe a des atouts pour la production de céréales. Il y a aussi d’importantes initiatives dans le riz. L’enjeu est d’impulser de plus larges économies d’échelle. Le continent compte essentiellement de petits exploitants agricoles, produisant pour leur propre sécurité alimentaire. Il faut désormais considérer cette agriculture à petite échelle comme un business plutôt que comme une agriculture de subsistance », complète le responsable de JBQ Africa. « Il faut se concentrer sur la production adaptée à notre sol, la capacité de nos terres et la météo, avec par exemple des investissements dans des cultures vivrières comme le maïs, les haricots, ainsi que la promotion de ces denrées qui peuvent être produites dans une bonne partie des pays africains. D’autres cultures peuvent être exportées pour obtenir des entrées de devises étrangères plus élevées comme l’avocat, les baies, les fruits exotiques, les légumes et même l’horticulture », conclut-il.

De telles ambitions sont réalisables avec de meilleurs « outils », dont l’accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), qui « encouragera les États africains à se fournir les uns auprès des autres », selon le chercheur Thomas Jayne : « Leurs propres producteurs en profiteront plutôt que les producteurs ailleurs dans le monde ». Le potentiel du continent – où se trouvent 60 % des terres arables non cultivées dans le monde –  reste inexploité. Ce qui représente un atout non négligeable si sa mise en valeur va de pair avec « le renforcement de la capacité nationale de production alimentaire et de produits de base pour les marchés régionaux », avance l’Éthiopien Abebe Haile-Gabriel, représentant régional pour l’Afrique de l‘Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Ce qui passe, selon lui, par des politiques publiques qui encouragent « le secteur privé à accroître les nouveaux investissements, à ajouter de la valeur aux produits, à concurrencer les biens importés et à créer des emplois ». 

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