la jauge du chat de Kurt Zouma – Jeune Afrique

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Les ligues de protection des animaux exigent toujours que le footballeur, filmé en train de frapper son chat, soit poursuivi par la justice. Il encourt jusqu’à cinq ans de prison : une peine bien plus sévère que celles auxquelles s’exposent les personnes coupables de racisme ou de violences conjugales…

Franck aime le bœuf. Il salive à la vue de la belle entrecôte saignante posée dans son assiette. La pièce a été taillée dans la carcasse d’un animal issu, côté paternel, d’une éprouvette de sperme. Sa mère, il ne l’a jamais vue. Il n’a même jamais vu une seule mamelle de sa vie, ce qui est ballot pour un mammifère. Castré à vif, il a grossi et a grandi dans un enclos surpeuplé. On l’a gavé d’un soja cultivé sur des terres où poussaient de belles forêts et d’un blé dont un bon tiers de l’humanité rêve qu’il finisse dans sa cuisine. En sa prison de fers et de meuglements de détresse, sous ses propres yeux, ses frères sont étourdis avant d’être saignés. Il a vite compris que cette fin lui était aussi réservée, mais ça ne l’a pas empêché d’être inondé de stress au moment fatal. Tous les animaux craignent la mort, c’est en cela qu’on les différencie des rochers.

Jérôme aime le poulet. Ô, le beau filet! Avant de gésir sous cette nappe de sauce crémeuse, il a été arraché de la poitrine d’une des 2 millions de volailles abattues le jour même en France. Mais Jérôme a du goût et des moyens. Son poulet à lui ne fait pas partie des 83 % nés, élevés sur l’équivalent de la superficie d’une feuille A4, avant d’être occis après six semaines d’une vie sans voir la lumière du jour. Poussin, il a eu la chance de n’avoir pas été broyé vivant pour nourrir d’autres poulets ou enrichir des croquettes de chats. Ce chanceux n’a eu que 11 voisins au mètre carré. À l’heure près, il a vécu les 84 jours nécessaires pour se parer d’un label et rassurer un Jérôme qui ne s’imagine pas qu’il aurait pu vivre entre cinq et dix ans.

Anna peaufine son maquillage devant son miroir. Son mascara à la graisse de canard déploie ses beaux cils. On a veillé à brûler la peau et irrité les yeux de milliers de cobayes pour écarter les produits dangereux pour son précieux corps. Elle s’apprête à aller voir sa grand-mère diabétique pour laquelle des générations d’animaux en cages dans des laboratoires ont accepté de subir des centaines de tests afin qu’elle prenne la bonne dose de médicament.

Le mode de vie capitaliste en question

Franck, Jérôme et Anna sont interrompus par une vidéo qui vient de tomber sur leur téléphone fourré de coltan arraché au ventre de la terre par des mineurs mineurs. Le Sun l’a mise au jour : «Kurt Zouma filmé en train de tabasser son chat ». Ils sont indignés, outrés, furieux ! Dans un palace anglais, un chat subit un dégagement du gauche sur un sol marbré. Ensuite, il prend une claque devant une télé de la taille d’une surface de réparation. L’écran est bourré d’indium, métal rare qui aura disparu dans les cinq ans à venir. Les images sont d’autant plus insoutenables que des rires moqueurs en constituent la B.O. Les Ted Bundy, Guy Georges, Émile Louis – tueurs en série s’il en est – ont sans doute commencé comme cela.

Les questions que soulèvent la maltraitance animale vont bien au-delà de cette histoire glauque

« Dis-moi comment tu traites les animaux, je te dirai comment tu traites les hommes. » La maxime est devenue le mantra d’une civilisation historiquement reconnue pour bien traiter les humains. La cause animale y est tellement essentielle que des lois punissent toute inconduite envers les bêtes. En France cela peut valoir jusqu’à deux ans d’emprisonnement ; en Angleterre, jusqu’à cinq. Heureusement pour le tortionnaire de félin du palace anglais, car les indignés réclament presque une immolation publique par le feu : il payera seulement 300 000 € d’amende – confiés à sa demande à une association de protection d’animaux – et perdra tous ses sponsors.

Dans ces deux pays, les lois sur le racisme ou les violences conjugales sont loin d’être aussi sévères. Bienheureux leurs animaux. Un progrès social est toujours à saluer. Mais les questions que soulèvent la maltraitance animale vont bien au-delà de cette histoire glauque impliquant un joueur de football indélicat et un journal dont le modèle économique est bâti sur le sensationnalisme : c’est le mode vie capitaliste de la planète toute entière qui est ainsi interrogé. Pour les indignations, les femmes battues et les Noirs rabattus ont désormais une jauge haut placée : celle du chat de Zouma. En attendant, Franck et Jérôme ont un plat à finir ; Anna, un maquillage à peaufiner.

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