pour Patrice Talon, une exposition hautement politique – Jeune Afrique

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Les œuvres restituées par la France sont – enfin – visibles à Cotonou. L’exposition, qui se tient dans les locaux de la présidence, est à la fois historique et symbolique.

De Cotonou à Ouidah, en passant par Porto-Novo, impossible de manquer les affiches qui ont fleuri ces derniers jours sur le bord des principaux axes du sud du pays. Sur les ondes des radios, sur les écrans de télévision, à la une des journaux et jusque dans les écoles, l’information a circulé partout. Après cent-vingt-neuf années d’exil, les Béninois peuvent, enfin, admirer les 26 œuvres pillées, en 1892, dans le trésor du royaume d’Abomey, par le général français Alfred Dodds.

Les œuvres, restituées par la France, le 10 novembre dernier, au terme de longues années d’âpres négociations, sont exposées jusqu’au 22 mai au palais de la Marina. Quel meilleur écrin que l’édifice présidentiel pour cet évènement, qui se devait d’être à la hauteur du moment : historique et symbolique ?

Passé et présent se répondent

L’espace d’exposition – plus de 2 000 m2 dans un bâtiment au cœur des jardins du chef de l’État – offre aux nombreux visiteurs une déambulation originale. Les 26 œuvres sont en effet présentées aux côtés d’une centaine de pièces d’art contemporain, crées par 34 artistes béninois d’hier et d’aujourd’hui. Parmi eux, certains des créateurs les plus renommés de la scène contemporaine béninoise, à l’image de Dominique Zinkpè, « tuteur » de nombreux artistes, ou encore Julien Sinzogan, connu pour ses acryliques sur la traite des Noirs. Les toiles inspirées du vaudou d’Yves Apollinaire Pédè, décédé en 2019, ont aussi trouvé leur place près des œuvres venues d’un autre siècle. Elinae Aïsso a, pour sa part, présenté une envoûtante installation en sons et lumières, De l’invisible au visible, dans laquelle elle met en scène 22 asens – ces autels portatifs vaudous qui servent de messagers entre les vivants et les morts.

Une scénographie aussi spectaculaire qu’inédite dans laquelle le passé et le présent semblent se répondre. Avec un double message : la volonté affichée de se réapproprier l’histoire « au présent », mais aussi de prouver que le pillage et la dépossession n’ont en rien entamé la vitalité et la créativité de la scène artistique béninoise.

Les œuvres restituées par la France au Bénin sont exposées dans un vaste bâtiment, dans les jardins de la présidence. © Marie Toulemonde pour JA

Les œuvres restituées par la France au Bénin sont exposées dans un vaste bâtiment, dans les jardins de la présidence. © Marie Toulemonde pour JA

Certains se sont prosternés solennellement aux pieds des œuvres, afin d’honorer ces morceaux de l’âme des ancêtres revenus au pays

Pour encourager les Béninois à s’y rendre, l’exposition est gratuite, sous réserve de s’être inscrit en amont et de se présenter avec une simple pièce d’identité. Le pari semble d’ores et déjà réussi. L’affluence a dépassé les objectifs des organisateurs. Alors que 500 visiteurs étaient attendus pour le premier jour de l’exposition, dimanche, ce sont 1 147 Béninois qui ont franchi les grilles du palais. Au-delà de la seule affluence, c’est l’ampleur de la ferveur des visiteurs qui frappe. Dimanche, dans l’espace d’exposition, l’émotion était palpable. Certains n’ont pas hésité à se prosterner solennellement aux pieds des œuvres des trésors d’Abomey, afin d’honorer ces morceaux de l’âme des ancêtres revenus au pays. La statue anthropomorphe au poing levé, qui pourrait représenter le dieu Ghézo, a été spirituellement « rechargée » par le biais de différents rituels vaudous.

La veille, lors de l’inauguration officielle, le président Patrice Talon s’était entouré d’une dizaine de rois venus de tout le pays, en grande tenue d’apparat, sceptres en main. Le chef de l’État a dit, lui aussi, « sa fierté et sa foi en ce que nous fûmes, en ce que nous sommes, et en ce que nous serons ».

Main tendue

L’ancien président béninois Nicéphore Soglo, lors de l’exposition au palais de la Marina, le 19 février 2022. © DR / Présidence béninoise

L’ancien président béninois Nicéphore Soglo, lors de l’exposition au palais de la Marina, le 19 février 2022. © DR / Présidence béninoise

Le président béninois a d’ailleurs profité de l’évènement pour jouer la carte de la concorde nationale, et tendre la main à certains de ses opposants politiques. Il avait notamment convié pour le vernissage l’ancien Premier ministre de Thomas Boni Yayi, Lionel Zinsou – rentré à Cotonou dans l’avion présidentiel après trois ans d’exil – ainsi que l’ancien président Nicéphore Soglo. « Un événement créatif de cette portée est au-dessus de toute controverse », a notamment ajouté Lionel Zinsou, visiblement heureux d’être de retour au Bénin. Celui qui a fait face à Patrice Talon dans les urnes lors de la présidentielle de 2016 n’a pas hésité à féliciter le chef de l’État. « Comme il l’a promis dans son slogan de campagne, il a révélé le Bénin », a lâché Lionel Zinsou. De quoi faire hausser quelques sourcils parmi ses – anciens ? – alliés politiques.

Symbole historique, outil de stratégie politique, l’exposition est aussi un moyen, pour l’exécutif béninois, de faire la promotion du riche vivier d’artistes contemporains auprès des grands acteurs internationaux de l’art et de la culture. Commissaires d’exposition, historiens, directeurs de musées, institutionnels… Ils étaient nombreux à avoir fait le déplacement à Cotonou pour l’occasion.

La question, désormais, est celle de l’après. Quand, exactement, l’acte II du processus de restitution engagé sera-t-il posé ? « Ces 26 œuvres ne constituent que le tout premier épisode d’un feuilleton qui promet d’autres séquences », insiste Jean-Michel Abimbola, ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts, confirmant que le Bénin ne compte pas s’arrêter à cette première victoire. Ferme sur les principes et l’objectif, le ministre se montre aussi prudent et diplomate quant à la stratégie engagée. « Notre approche n’est ni vindicative ni guerrière. Nous ne demandons pas la restitution de l’intégralité des œuvres présentent ailleurs, cela serait absurde, explique-t-il. En revanche, nous sommes partisans de la circulation des œuvres et nous sommes prêts également à envisager la piste des copies. » Dans les couloirs de l’exposition, entre les statues des rois d’antan, Jean-Michel Abimbola n’hésite pas à rêver tout haut de voir, un jour, le Bénin accueillir des œuvres prêtées par le Louvre, évoque La Joconde et, sourire aux lèvres, avance l’idée d’un « Louvre de Cotonou », à l’image de celui créé par Paris, à Abou Dhabi.

Vers l’acte II ?

Le président béninois Patrice Talon et son homologue français Emmanuel Macron, le 9 février 2021 à l’Élysée. © DR / Présidence de la République française

Le président béninois Patrice Talon et son homologue français Emmanuel Macron, le 9 février 2021 à l’Élysée. © DR / Présidence de la République française

Son homologue française, Roselyne Bachelot, venue à Cotonou accompagnée d’Emmanuel Kasarhérou, le directeur du musée du Quai Branly, s’est montrée plus prudente. Elle n’en a pas moins assuré que « ce travail de restitution continue ». La récente visite de Jean-Luc Martinez, ancien directeur du Louvre, à qui Emmanuel Macron a demandé, en août dernier, de se pencher sur la faisabilité d’une loi-cadre visant à systématiser et mieux organiser les futures restitutions, est un signe en ce sens.

Les espoirs ne sont pas que culturels ou historiques. Si Jean-Michel Abimbola veut faire du Bénin « le centre névralgique de création et diffusion artistique du continent », c’est aussi parce qu’il entend « mettre la création au service du développement ». D’ici à 2026, le gouvernement prévoit de mettre sur la table la bagatelle d’1 milliard d’euros, dont la moitié provient de fonds privés, dans un ambitieux programme d’investissements. D’ici à la fin de 2024, pas moins de quatre musées devraient sortir de terre dans le pays. Le premier, le Musée international de la mémoire de l’esclavage (Mime), dans l’enceinte de l’ancien fort portugais de Ouidah, devrait être terminé d’ici à la fin de cette année. Le deuxième, le Musée de l’épopée des Amazones et des rois du Danxomè (Meard), sera situé sur l’ancien site royal d’Abomey. Le Musée international du vodun (MIV) est également en cours de création à Porto-Novo, et le Musée d’art contemporain (MAC) doit enfin voir le jour dans le centre de Cotonou.

« Le patrimoine est un actif économique », insiste Alain Godonou, fondateur de l’École du patrimoine africain de Porto-Novo, désormais chargé des musées à l’Agence nationale du patrimoine et du tourisme (ANPT). Les chantiers qui se multiplient dans le secteur du tourisme, l’un des leviers de croissance identifiés par les autorités béninoises, sont là pour le prouver. Sur la route reliant Cotonou à Ouidah, un Club Med est en cours de construction. La cité lacustre de Ganvié a entamé sa transformation. Seule ombre au tableau, les espoirs fondés sur l’attrait touristique des parcs du W et de la Pendjari, dans le nord du pays, où un projet de constructions de lodge de luxe pourrait connaître un brutal coup d’arrêt, à cause de la menace jihadiste qui ne cesse de s’étendre en direction des pays du golfe de Guinée et menace les espoirs de développement touristique du pays. Un autre combat, complexe et difficile, en perspective.

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