Aliou Cissé a payé sa dette, avec les intérêts sur 20 ans

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(Agence Ecofin) – Critiqué depuis le début de la CAN, et même bien avant, Aliou Cissé, l’entraineur du Sénégal remporte enfin le trophée tant attendu. L’histoire est encore plus belle lorsqu’on se rappelle qu’en 2002, l’homme avait manqué son tir au but en finale de la compétition, entérinant la défaite de son pays face au Cameroun. 20 ans plus tard, il a réécrit l’histoire depuis le banc de touche. 

Ce 7 février à Dakar, à quoi peut bien penser Aliou Cissé, le sélectionneur de l’équipe sénégalaise qui a remporté la veille la Coupe d’Afrique des Nations ? A la victoire certainement. La première du pays depuis la création de la compétition en 1957. Le coach des Lions de la Téranga devait également penser aux critiques. Déjà très vives avant le tournoi, elles n’ont pas cessé d’augmenter, à mesure que se rapprochait la finale. Et au moment de brandir le trophée, Aliou Cissé a aussi surement pensé à 2002, lorsqu’il ratait son tir au but en finale face au Cameroun. 

Et au moment de brandir le trophée, Aliou Cissé a aussi surement pensé à 2002, lorsqu’il ratait son tir au but en finale face au Cameroun. 

20 ans plus tard, il peut enfin faire la paix avec lui-même. Le Sénégal a gagné sa première CAN, face à l’Egypte et sur les terres camerounaises, récompensant la persévérance d’un homme qui a refusé d’abandonner sa quête.

Une dette de 20 ans

A l’issue des tirs aux buts le 6 février 2022, Aliou Cissé était en larmes. « Je suis très heureux. Ça prouve encore qu’à force de travail, de persévérance, et le fait de ne jamais se décourager, on arrive à obtenir ce qu’on veut. Nous sommes fiers, très fiers, parce que nous gagnons face à l’Égypte qui a 7 Coupes d’Afrique, ce n’est pas rien. Je suis très ému, car cette coupe, on la gagne pour tout le peuple sénégalais qui la réclamait depuis plus de 60 ans. Nous aussi, on aura notre étoile. Ça s’est joué à peu de choses ».

« Car quand il était sur la pelouse, on l’entendait ».

Pour les plus jeunes, ces mots de l’entraineur du nouveau champion d’Afrique ne veulent probablement rien dire d’autre, mais pour Aliou Cissé, le match remporté est la prolongation d’un match débuté en 2002. Cette année-là, en finale de la CAN qui se déroulait au Mali, il a raté son tir au but contre le Cameroun qui a fini par l’emporter. « Le jour de la finale perdue, je suis allé le voir pour lui dire que ça irait. Il m’a répondu : je la tenais d’une main cette coupe. Elle m’a échappé, mais je te jure, je la gagnerai pour mon peuple, j’en fais une histoire personnelle que ce soit comme joueur ou comme coach », se souvient Salif Diao, un de ses ex-coéquipiers.

« Il m’a répondu : je la tenais d’une main cette coupe. Elle m’a échappé, mais je te jure, je la gagnerai pour mon peuple, j’en fais une histoire personnelle que ce soit comme joueur ou comme coach »

Depuis, l’homme ne pense qu’au moment où son pays remportera enfin la compétition. Il décide de devenir entraineur pour payer « sa dette » envers le Sénégal. Lorsqu’il arrive à la tête de la sélection en 2017, il est plein d’espoir. Mais son enthousiasme est rapidement douché par les échecs à la CAN 2017 (défaite contre le Cameroun encore) et la CAN 2019 (défaite contre l’Algérie). Des éliminations qui lui vaudront de vives critiques.

Jammeh le dictateur

Lorsqu’il prend la tête de l’équipe, Aliou Cissé est un peu différent du grognard qu’il fut en tant que joueur. « Aliou parle peu, du moins en dehors du terrain. Car quand il était sur la pelouse, on l’entendait. C’était un aboyeur, un leader », se souvient son ancien coéquipier Alassane Ndour. En 2017 et en tant que coach, il offre une image plus médiatique. Plus souriant, avec un discours lissé, il séduit les médias sénégalais et africains. Au mondial 2018, il attire l’attention de la presse internationale, et pas seulement parce qu’il est le seul entraineur originaire d’Afrique subsaharienne.

Mais ces derniers mois avec les critiques, son visage se ferme de plus en plus. Cela lui fait surement d’autant plus mal qu’elles viennent d’anciens compagnons de lutte. Lorsque Khalilou Fadiga, un ancien coéquipier déclare que « si nous ne gagnons pas la CAN, il serait plus décent pour Aliou Cissé de quitter son poste », on imagine l’entraineur sénégalais au bord du gouffre. On ne peut que l’imaginer, parce que le coach ne donne pas l’impression de trembler. Dans l’adversité, son caractère de joueur refait surface. Le discours ne devient pas agressif, mais les sourires sont plus rares. Dans le même temps, il semble plus que jamais concentré sur son objectif. Lors de cette CAN, les joueurs sénégalais ont surnommé leur entraineur « Jammeh », en référence à la rigueur légendaire de Yahya Jammeh, l’ancien président de la Gambie. Sous le feu des critiques, Aliou se concentre sur le respect des horaires d’entrainement et l’engagement de son équipe. D’une certaine manière, il essaie de leur transmettre l’énergie qu’il avait lorsqu’il évoluait encore sur les pelouses.

Une âme sénégalaise malgré un parcours français

Aliou Cissé est né le 24 mars 1976 à Ziguinchor, au Sénégal. Il y grandit jusqu’à l’âge de 9 ans et part pour la France avec sa famille lorsqu’elle décide de s’y installer. Dès son plus jeune âge, il rêve déjà de ballons, de pelouses vertes et de buts lorsqu’il pense à son futur. « Enfant, j’allais au Parc des Princes pour voir Safet Susic, Valdo…, tous ces grands joueurs. Mon rêve était de jouer pour le Paris Saint-Germain. Beaucoup de jeunes de banlieue rêvent d’intégrer le centre de formation, mais je n’en ai pas eu l’occasion », se souvient-il. 

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« Il était apprécié et aimé.»

Finalement, c’est 225 km plus loin, à Lille où il a été formé, que le Sénégalais fait ses grands débuts en 1994, au poste de défenseur. Après un passage au CS Sedan Ardennes, il rejoint le PSG où il joue défenseur ou milieu défensif entre 1998 et 2001. « C’est quelqu’un qui avait du caractère, de la personnalité. Il était apprécié et aimé. J’avais un bon feeling avec lui. Il était toujours gai et joyeux », se souvient Luis Fernandez, son entraîneur.

En club, Aliou Cissé ne fait pas une carrière reluisante. En manque de temps de jeu, il rejoint Montpellier avant de partir pour 4 ans, de 2002 à 2006, en Angleterre où il joue à Birmingham et à Portsmouth. En 2006, il revient en France à Sedan, où il joue jusqu’en 2008. Le 1er septembre, il décide de rejoindre le Nîmes Olympique, un promu en Ligue 2. A la fin de la saison, son contrat n’est pas renouvelé. Ce sera sa dernière saison professionnelle.

En sélection par contre, c’est une tout autre histoire. « Il rentrait de sélection toujours un peu plus tard que les autres. Je l’acceptais. Quand vous avez quitté vos racines et votre famille, c’est important », se rappelle Luis Fernandez. Aliou Cissé a rejoint les Lions de la Téranga dès 1999. Il fait partie de l’héroïque équipe sénégalaise qui a battu la France, championne du monde en titre, à la coupe du monde 2002. Alors capitaine, il a toujours occupé une place importante dans le cœur des Africains pour cet exploit. 

Il fait partie de l’héroïque équipe sénégalaise qui a battu la France, championne du monde en titre, à la coupe du monde 2002. Alors capitaine, il a toujours occupé une place importante dans le cœur des Africains pour cet exploit. 

C’est peut-être ce statut de légende vivante qui lui vaut d’être choisi le 4 mars 2015 pour entrainer la sélection, après avoir été adjoint de Karim Séga Diouf, l’entraineur de l’équipe nationale olympique. Il réussit à qualifier les Lions à la CAN 2017, puis au mondial 2018. Dans un pays où le foot déchaine les passions, son élimination précoce de ces deux compétitions lui attire des critiques acerbes. La défaite en finale de la CAN 2019 change radicalement sa perception dans la presse sportive locale.

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« Vous ne pouvez pas savoir ce qu’il a apporté à l’équipe du Sénégal ».

On lui reproche de gaspiller le potentiel d’une génération dorée du football sénégalais. A la CAN 2021, on lui reproche malgré la qualification, le faible niveau de jeu. Malgré tout cela, il va mener une équipe qui n’a jamais cessé de le soutenir, à la victoire finale contre l’Egypte, septuple champion. L’occasion pour lui de régler amicalement certains comptes.

« En six ans, tu n’as fait que me taper dessus Gomis, ce compliment me va droit au cœur » a ainsi déclaré le sélectionneur sénégalais à Cheick Tidiane Gomis, journaliste du média privé Wal Fadjri.

Après la finale, Khalilou Fadiga l’a également félicité publiquement. Sadio Mané, la star de l’équipe, a rendu hommage au travail acharné de son entraineur : « Ce trophée, je le dédie à Aliou. Vous ne pouvez pas savoir ce qu’il a apporté à l’équipe du Sénégal ».

Mais la reconnaissance la plus gratifiante est certainement celle du public sénégalais. « Sa dette de 2002 est enfin payée », a déclaré un fan à la télévision nationale.

Servan Ahougnon 

servan ahougnon

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