quand la question migratoire tourne à l’obsession – Jeune Afrique

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C’est désormais un thème récurrent des campagnes électorales dans l’Hexagone. Tous les candidats à la magistrature suprême s’en emparent, souvent dans un brouhaha où se mêlent question identitaire, place de l’islam, intégration ou assimilation… Des amalgames absurdes et dangereux.

Marine Le Pen, Éric Zemmour surtout, mais aussi Éric Ciotti, candidat malheureux à la primaire du parti Les Républicains, et sa challengeuse, Valérie Pécresse, désormais en lice pour l’élection présidentielle d’avril prochain… Depuis septembre dernier, précampagne oblige, tous parlent beaucoup d’immigration. En réalité, le sujet est installé au cœur de la vie politique française depuis longtemps.

Il est révolu le temps où Bernard Stasi, proche de Chirac, publiait L’Immigration, une chance pour la France

En 2002, le candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen était parvenu au deuxième tour en axant son discours sur l’immigration. Du côté de la droite républicaine, le propos a progressivement évolué, et il est révolu le temps où Bernard Stasi, proche de Chirac, pouvait publier L’Immigration, une chance pour la France. En 2007, Nicolas Sarkozy a ainsi réussi à se faire élire en mettant au premier plan de ses préoccupations l’immigration.

Aujourd’hui, d’après les sondages, si l’on additionne les voix de l’extrême droite et celles de la droite classique, on obtient un score global voisin de 60 % des suffrages pour tous les candidats à la présidence qui font de l’immigration un thème de campagne essentiel.

Série de confusions

Pourtant, en 2003, après une vague de discours et d’actes anti-immigrés, Jacques Chirac avait tenté de changer le regard sur ce sujet, en décidant de créer la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Il voulait ainsi qu’on explique les rôles joués par les immigrés dans la construction de la nation française. Et qu’on favorise autant que possible leur intégration.

Or, et c’est éloquent, il faudra attendre plus de dix ans pour que l’on assiste enfin, en 2014, sept ans après son ouverture, à l’inauguration du Musée national de l’histoire de l’immigration, émanation de cette cité, par François Hollande. Nicolas Sarkozy a ignoré l’initiative, et même la gauche a mis du temps avant de la célébrer. Sans pour autant, et cela reste vrai jusqu’aujourd’hui, lui allouer des moyens dignes d’un musée national. Une illustration de la difficulté de la classe politique française à simplement assumer son histoire.

Quand on parle d’immigrés, on ne sait même plus de qui on parle

Depuis les attentats contre Charlie Hebdo et d’autres cibles, la manière d’aborder la question migratoire a changé. Tout ne tourne plus autour de la figure de l’immigré en général : on se focalise sur l’immigration postcoloniale, celle du sud de la Méditerranée, maghrébine et africaine, et sur la question de l’islamisme, souvent confondu avec l’islam. Nouveau pas franchi avec Éric Zemmour, on évoque désormais régulièrement la question identitaire, de la civilisation, de la compatibilité des civilisations – entre celle de la chrétienté et celle de l’islam.

Ce déplacement du centre de gravité des discours a conduit à une série de confusions. Immigration, place de l’islam en France, intégration ou assimilation des immigrés… On mélange tout dans les débats politiques. Quand on parle d’immigrés, on ne sait même plus de qui on parle. De gens originaires des pays du Sud, mais qui sont Français souvent depuis plusieurs générations ? D’étrangers vivant en France depuis plus ou moins longtemps et de façon régulière ou irrégulière ?

Grande hypocrisie

Que pourrait-on souhaiter, sans illusion, pour que les débats ne dérivent pas outrageusement ? D’abord, il faudrait entreprendre un travail de clarification, notamment sur les mots utilisés, pour que l’on sache de quoi on parle quand il est question d’immigration.

L’économie française a besoin des immigrés, elle serait paralysée s’ils s’en allaient tous subitement

Ensuite, plus personne d’audible ne le dit, à droite comme à gauche, et c’est pourtant essentiel, il faudrait affirmer avec force que, non seulement l’immigration zéro n’a pas de sens, mais aussi que la France ne saurait se passer, sur beaucoup de plans, des immigrés. Il y a une grande hypocrisie à cet égard. Tous les gens responsables savent bien que l’économie française, en particulier, a besoin des immigrés, qu’elle serait paralysée si, hypothèse absurde, les immigrés s’en allaient tous subitement.

Il y a donc une réalité sociale qu’il faut affronter, et plus personne, ou presque, ne semble avoir le courage de le faire. Il faudrait quand même se demander sérieusement pourquoi les immigrés quittent leur pays. On ne s’interroge pas assez sur le fonctionnement politique et économique des États dont sont originaires les immigrés. Or, sans cela, comment envisager une politique du pays d’accueil ? Comment définir, vis à vis des pays du Sud, des relations, des options d’investissement, des aides qui permettraient de mieux gérer la situation ?

Reste qu’il est bien difficile de savoir à quel point le thème de l’immigration, et de plus en plus celui de la place de l’islam, peut jouer un rôle majeur dans l’élection d’un candidat à la présidentielle. Il en est, et il en sera question tout le temps ces prochains mois. Rarement de façon sérieuse. Rien d’autre n’est certain.

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