Les organisateurs l’avaient bien spécifié : pas de parties génitales ni de tétons visibles à l’œil nu. Une fois n’est pas coutume, les actrices qui se sont pressées le mois dernier à l’hôtel Virgin de Las Vegas pour les AVN Awards – les oscars du cinéma porno – ont donc dû se couvrir un peu. Mais leurs robes étaient si suggestives, leurs décolletés si travaillés, qu’elles ont quand même réussi à mettre en émoi les milliers de visiteurs de ce salon pas comme les autres. Le jour de notre visite, les plus affriolantes se faisaient payer 500 dollars (450 euros) pour un autographe, histoire d’arrondir un peu leurs fins de mois. Et des centaines de fans, venus parfois de l’autre bout des Etats-Unis, se bousculaient à leurs pieds, une liasse de billets verts à la main.

Pas de doute, l’industrie du X, que l’on disait moribonde, est en train de vivre une nouvelle jeunesse. Depuis 2012, son chiffre d’affaires a bondi de 50% pour passer à 7,5 milliards de dollars, et la plupart des grandes entreprises du secteur affichent une santé florissante. Il faut dire que, boostées par les avancées technologiques, ces sociétés – dont la plupart n’existaient pas il y a quinze ans – ont réussi à se façonner un modèle économique totalement nouveau, à des années-lumière des vieilles lunes du cinéma porno, et autrement plus rentable. Terminé le temps des sex-shops de quartier, ces gagne-petit du hard dont on ressortait avec un CD-Rom sous le bras. Oubliées les soirées autour de la piscine de Hugh Hefner, le fantasque fondateur de « Playboy », qui faisait la pluie et le beau temps dans le milieu avec son mensuel en papier glacé – délaissé même par les ados, le magazine ne sort plus qu’à un maigre tirage tous les trois mois, et son site Internet n’a plus qu’une valeur de témoignage.

Terminé, aussi, l’âge d’or du provocateur Larry Flynt, l’ex-roi du film pour adulte, qui engrangeait les millions avec ses tournages olé olé. Désormais, ce sont des ingénieurs à tee-shirt qui tiennent le secteur d’une main de fer. Pour maximiser les profits, ils appliquent à la « porn industry » les recettes de la Silicon Valley, inondent la planète avec leurs sites aux contenus gratuits, captent l’essentiel de la pub grâce à des techniques d’affiliation dernier cri, et, fort de leurs milliards de connexions mensuelles, écrasent sans pitié la concurrence, à la manière de Google ou d’Amazon. Eux aussi, du reste, tremblent de se voir à leur tour dépassés par de nouvelles start-up au modèle ubérisé. Dans le sexe non plus, la nouvelle économie ne fait pas de cadeau.

Pas facile de prendre contact avec ces Zuckerberg de la fesse. Ils n’ont pas de boîte mail, pas de pages à leurs noms sur les réseaux sociaux, et leurs employés ont pour consigne de se taire. Pas la peine non plus de chercher à quoi ils ressemblent : ils font systématiquement effacer leurs photos d’Internet afin de préserver leur intimité. Qui connaît, par exemple, Feras Antoon et David Tassillo ? L’histoire de ces deux quadragénaires canadiens est pourtant presque aussi exaltante que celle de Jeff Bezos. En 2013, après avoir fait fortune dans l’immobilier et les services numériques, ils ont racheté Manwin, une compagnie adulte d’une certaine importance, pour 90 millions d’euros. Ils ont embauché des centaines d’ingénieurs et de spécialistes du marketing, gonflé le débit de leurs tuyaux, racheté leurs concurrents à tout-va.

Grâce à quoi, avec son archipel de portails gratuits (Pornhub, YouPorn, Xtube…) et de sites payants (Brazzers, Digital Playground, Men.com…), leur société, renommée MindGeek, est aujourd’hui le leader mondial du secteur. On estime que les trois quarts des contenus pornographiques visionnés sur les cinq continents passeraient à un moment ou à un autre par ses canaux ! La success story de Stéphane Pacaud et de sa sœur Malorie n’est pas mal non plus. Grâce à leur expertise technologique, ces Frenchies, qui ont débuté dans le référencement de sites Internet, ont eux aussi bâti en quelques années un empire, regroupé dans la holding WGCZ.

Ces deux mastodontes affichent des statistiques de fréquentation impressionnantes. Selon SimilarWeb, trois de leurs sites figurent dans le top 10 des plus visités du monde, aux 8e (Xvideos), 9e (XNXX) et 10e rangs (Pornhub). Amazon et son milliard de clients (14e du classement) peuvent aller se rhabiller… Naturellement, comme tout Gafa qui se respecte, les nouveaux tycoons du sexe logent leurs activités dans des pays peu « transparents », afin de brouiller les pistes et de faire tourner en bourrique les agents des impôts. MindGeek, par exemple, est officiellement basé au Luxembourg, mais c’est au 7777, boulevard Décarie à Montréal que se rendent chaque matin les 1.000 employés de son siège opérationnel. Et si ses 500 autres salariés délocalisés (graphistes, commerciaux, data scientists, spécialistes du référencement…) travaillent bien à Londres, Bucarest ou Nicosie (Chypre), quasiment aucun n’est appointé dans le grand-duché. Les deux boss français de WGCZ, eux, ont installé leur QG à Prague, loin des radars des analystes économiques. Pour vivre en paix, vivons caché.

  • Sur le site Pornhub.com… 42 milliards de visites en 2019, 219.985 vidéos vues chaque minute dans le monde.

Difficile, du coup, d’évaluer précisément leurs résultats. Selon certaines estimations, le chiffre d’affaires annuel de MindGeek avoisinerait 800 millions d’euros et celui de WGCZ, 500 millions. Pas bien lourd, certes, au regard des centaines de milliards d’euros de recettes engrangées chaque année par les vrais Gafa. Mais nos rois du X affichent une rentabilité XXL qui n’a rien à envier à celle d’Amazon ou de Facebook (toutes proportions gardées, bien sûr). A preuve, selon la revue britannique « The Economist », le frère et la sœur français auraient balayé sans hésiter en 2015 une offre de rachat de leur société pour 120 millions d’euros. Par quel moyen démoniaque ces discrets entrepreneurs sont-ils parvenus à faire main basse sur le business du X ?

Très simple. A partir des années 2007-2008, ils se sont jetés tête baissée dans le streaming. Ils ont été les premiers à comprendre que, conjuguée avec l’explosion du smartphone, cette technologie inventée par les ingénieurs de YouTube, qui permet de visionner une vidéo en ligne, allait devenir l’arme absolue de la sexualité solitaire. Dès lors, leur unique objectif a été de capter dans leurs « tubes » le maximum de contenu, afin de se rendre indispensable aux internautes et de verrouiller le marché. Dans la pratique, sur Xvideos, Pornhub ou YouPorn, chacun, amateur comme professionnel, est libre de mettre en ligne autant de vidéos à caractère sexuel qu’il le souhaite. La plateforme vérifie sommairement les scènes (pour s’assurer par exemple qu’elles ne contiennent pas de passages pédophiles), les classe par genre et les rend accessibles gratuitement. Assurés de trouver là une offre immense, renouvelée en permanence et couvrant absolument tous les fantasmes, les hommes affluent par centaines de millions.

Cette stratégie de la porte ouverte suscite de nombreuses dérives, l’affaire de la vidéo de Benjamin Griveaux, qui s’est retrouvée sur Pornhub en toute illégalité, suffit à en donner la mesure. Mais en générant chaque mois des dizaines de milliards de clics, elle offre à nos tycoons un bras de levier colossal pour faire de l’argent, grâce à la publicité. Ne racontons pas d’histoire, les producteurs de voitures, de shampooing à la camomille ou de purée Mousline format familial ne se précipitent pas pour coller des annonces sur ces sites hard. Mais les vendeurs de sextoys, de lingerie coquine ou de faux Viagra, si. Et cela fait du monde.

Evidemment, les visiteurs ne cliquent pas tous, loin s’en faut, sur leurs bannières – ils ont bien autre chose à faire. « Seules 0,03% des visites sont monétisées », croit savoir Grégory Dorcel, patron du groupe français du même nom, qui tente tant bien que mal de survivre face à nos mastodontes. Mais le trafic est tellement gigantesque que ce pourcentage misérable suffit à rentabiliser les pubs. « Il faut bien comprendre que MindGeek n’est pas une entreprise de porno, c’est une régie publicitaire, résume Magalie Rheault, patronne d’Evil Angel, un des derniers grands producteurs indépendants de vidéos pour adulte. La nature du contenu ne les intéresse pas, ils veulent juste attirer le plus de visiteurs possible pour vendre des bannières et du trafic. »

Les Gafa du sexe gagnent aussi pas mal d’argent avec les jeux. MindGeek en propose environ 400, pour la plupart à l’esthétique « hentaï » (le manga érotique), sur sa plateforme Nutaku, selon un modèle économique dit « freemium » : on joue gratuitement au début, puis on est incité à payer pour progresser. Là encore, le trafic est colossal. On estime que près de 45 millions de clients seraient accros à ces formules, l’équivalent de la population de l’Espagne !

Pour arrondir leur chiffre d’affaires, les géants du X business ont une dernière corde à leur arc : les abonnements. A côté de leurs tubes gratuits, ils entretiennent en effet toute une série de sites qui proposent des contenus de qualité. Les aficionados peuvent y accéder en payant une dîme allant de 10 à 40 euros par mois. « Comme les revenus publicitaires ont eu tendance à se tasser ces dernières années, les tubes se sont mis à réinvestir dans le contenu, pour compenser les pertes », révèle Holly Randall, réalisatrice et créatrice du très populaire podcast sur le porno, Unfiltered. Signe des temps, le groupe WGCZ a racheté les producteurs traditionnels Private et Penthouse. Et MindGeek s’est offert le studio Vivid, l’un des principaux producteurs de vidéos pornos premier choix.

Reste que les leaders d’aujourd’hui pourraient bien être « disruptés » à leur tour par des concurrents qu’ils n’attendaient pas. Depuis quelque temps, des sociétés comme OnlyFans ou Leo.com ont en effet entrepris de leur manger la laine sur le dos avec un modèle économique complètement différent. Le principe ? Les filles (elles peuvent être professionnelles ou amateurs) mettent en ligne leurs propres vidéos, souvent filmées à l’aide d’un smartphone, et les vendent directement au consommateur, à l’unité ou contre un abonnement. La plateforme, elle, prélève entre 20 et 50% de commission. La pornographie à l’heure des circuits courts ! « Le contenu y est plus intime et moins susceptible d’être piraté », estime Bella French, qui fut elle-même « camgirl » avant de monter sa start-up, ManyVids.

Le marché de ces sites, surnommés « clipsites » ou encore « fansites », est estimé pour l’instant à 0,5 milliard de dollars, mais il ne cesse de croître. « C’est le nouvel eldorado », s’exclame Bella French. Et les candidates sont chaque jour plus nombreuses. « Il y a dans le monde entre 500.000 et 1 million de femmes qui vivent de ce business, calcule le P-DG de l’hébergeur MojoHost, Brad Mitchell. C’est colossal. »

Actrices et acteurs sont les grands gagnants de cette nouvelle tendance qui leur donne les clés de leurs carrières – particulièrement courtes dans ce milieu. Une des stars du moment, croisée aux AVN Awards, nous a ainsi révélé que son seul compte OnlyFans lui avait rapporté l’an dernier 150.000 dollars, une fois retranchés les 20% de commission. Pour empocher autant dans le circuit classique, il lui aurait fallu tourner 100 scènes à son tarif habituel de 1.500 dollars. Certes, il lui arrive encore de jouer dans des films traditionnels. « Mais uniquement quand j’aime le projet, le réalisateur ou mes partenaires, précise-t-elle. Pourquoi me forcerais-je alors que je peux gagner plus d’argent en tournant chez moi avec mes amis ? » Cette question terrifie, bien sûr, les producteurs, déjà affaiblis par l’essor des tubes. Les fans, eux, applaudissent.

Les chiffres des sites porno

  • La demande de contenus pornos est très forte

1 recherche sur 8 sur ordinateur
1 recherche sur 5 sur mobile
15% de la bande-passante mondiale

  • Trois sites X sont dans le top 10 mondial :

1. Google
2. YouTube
3. Facebook
4. Baidu
……..
7. XVideos
8. Wikipedia
9. Pornhub
10. Xnxx

Classement mondial des sites Internet les plus visités au 11 mars 2020. Source : SimilarWeb

  • Ces trois géants sont les rois du secteur

– Mindgeek : Pornhub
Chiffre d’affaires : 800 millions de dollars
Siège social : Luxembourg
Sites : Pornhub, YouPorn, Brazzers…

– Wgcz : XVideos
Chiffre d’affaires : 500 millions de dollars
Siège social : République tchèque
Sites : Xvideos, XNXX, Penthouse…

– Leo.com : MyFreeCams.com
Chiffre d’affaires : 200 millions de dollars
Siège social : Chicago
Sites : MyFreeCams, OnlyFans, AVN…

  • Les Français sont les cinquièmes consommateurs de la planète :

1. Américains
2. Japonais
3. Britanniques
4. Canadiens
5. Français

Source : https://www.capital.fr/entreprises-marches/pornhub-xvideos-les-secrets-des-gafa-du-sexe-1370739