« Marcher dans la rue, pour une femme seule, c’est être en danger » – Jeune Afrique

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Rencontre avec l’auteure d’origine mauricienne, qui publie simultanément deux livres, « Le rire des déesses », un roman qui dénonce le patriarcat toxique qui sévit en Inde, et « Deux malles et une marmite », une autobiographie lumineuse qui revient à la source de son besoin d’écriture.

Cent articles ne suffiraient pas à faire le tour de l’œuvre gigantesque d’Ananda Devi. Mais un heureux hasard du calendrier nous donne l’occasion d’aborder la montagne par deux versants : l’un autobiographique, l’autre romanesque. Dans Deux malles et une marmite, l’autrice mauricienne évoque sa façon d’habiter l’écriture. Dans Le rire des déesses, elle revisite ses obsessions de romancière.

Avec Deux malles et une marmite,  l’autobiographe répond à la question « quel est ce mystère d’écrire ? » posée par la toute jeune maison d’édition Project’îles. L’idée est de proposer « une œuvre écrite à la manière d’une lettre adressée aux aspirants auteurs ». Ananda Devi a choisi de s’adresser à elle-même à l’âge de 17 ans. Dans ce dialogue, dense et puissant, elle nous livre en quelque sorte la carte de son parcours : la genèse de la sensibilité et de la profondeur qui traversent ses livres, nées d’un « monstre » intérieur.

Avec Le rire des déesses, la romancière nous fait voyager dans l’un des territoires qu’elle a déjà visité, l’Inde. Le thème abordé est récurrent dans son œuvre : le patriarcat. D’ailleurs, elle se présente comme autrice parce que, dit-elle, « la prédominance masculine dans tous les domaines et à tous les niveaux doit être remise en question. » Comme souvent dans ses livres, ce sont les marginaux qui mettent en lumière les failles du système : des prostituées, une hijra (transgenre). Elles se liguent contre Shivnath, un prédateur sexuel, qui enlève Chinti, une petite fille de 10 ans. Le pédocriminel n’est autre qu’un homme de Dieu. Profitant de son pouvoir et de la crédulité de ses fidèles, il monte de toutes pièces un pèlerinage pour élever la fillette au rang de divinité, stratagème pour assouvir ses pulsions sexuelles. La course-poursuite tend le fil dramatique de l’intrigue sur fond d’une peinture sociale et sociétale criante de vérité.

Les deux ouvrages peuvent se goûter séparément, mais on les savoure ensemble avec beaucoup de bonheur. Chacun à leur manière, ils portent la signature d’une immense écrivaine.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous choisi d’écrire maintenant sur votre parcours dans Deux malles et une marmite ?

Ananda Devi : Après cinquante ans d’écriture, j’ai souvent pensé à revenir sur ces débuts si peu probables dans un minuscule village agricole de l’île Maurice, où seules la passion de mes parents pour les livres et leur habitude de nous raconter des histoires ont nourri ma propre passion et ce désir immédiat d’écrire. J’étais aussi une enfant maladivement timide et très sensible. Tout cela a sans doute contribué à l’écrivaine que je suis devenue. Donc, l’envie de raconter, de décoder tout cela ne me manquait pas, mais j’étais toujours davantage tentée par l’écriture des romans, de la poésie, des nouvelles, et m’engager dans un récit de ce type me semblait moins tentant.

J’ai décidé de m’écrire, ou plutôt de lui écrire, à elle, cette jeune fille silencieuse

La forme de Deux malles et une marmite est celle d’un dialogue entre vous aujourd’hui et celle que vous étiez à 17 ans. Comment est née cette narration originale ?

Nassuf Djailani, écrivain et poète mahorais, qui allait créer, avec Jean-Luc Raharimanana, une maison d’édition m’ont proposé d’écrire un essai sur le mystère d’écrire, de préférence sous forme d’une lettre à… comme la Lettre à un jeune poète de Rilke. Nous étions en plein confinement, je venais de terminer deux romans, Le rire des déesses et un autre qui attend son tour, et j’avais donc assouvi mon envie de fiction. Cette proposition a produit un déclic, et tandis que je me demandais à qui adresser cette lettre, il m’est venu l’idée que si, à dix-sept ans, j’avais eu quelqu’un pour me dire, pour m’expliquer, pour me révéler ce que je ne savais pas au sujet de ce parcours d’écrivain, tout ce dont je ne pouvais me douter, les embûches, les plaisirs, les années de galère, les larmes et l’extraordinaire assouvissement qui en résulte, peut-être me serais-je sentie moins seule, moins terrifiée à l’idée de m’aventurer dans cette voie, et, même si je ne doutais pas de mon absolu dévouement à l’écriture, j’aurais peut-être nourri moins de doutes à mon propre égard, envers ma propre capacité à réaliser ce rêve. Et c’est ainsi que j’ai décidé de m’écrire, ou plutôt de lui écrire, à elle, cette jeune fille silencieuse, cinquante après, pour lui dire. Tout lui dire. Et retrouver avec elle ce rêve neuf comme un fruit pas encore croqué.

Parlons désormais du Rire des déesses. Vous y traitez de l’emprise patriarcale, qui traverse votre œuvre. Vous l’avez par exemple abordée sur un mode intime dans Les hommes qui me parlent

Oui, mais la différence entre l’aspect intime de cette emprise et l’aspect social, plus large, qui englobe les rapports entre les sexes dans leur ensemble n’est pas si grande en réalité. Tout part de l’intime, de ce qui se forme dans la vision que chacun a de l’autre. Dans Le sari vert, j’aborde la violence dans un contexte familial en tentant de démontrer que toute violence commence par ce premier acte de libération des rets de la conscience, ce choix délibéré de s’engager dans une voie souvent sans retour. Mais cette violence se situe sur un continuum qui part de l’intime jusqu’au génocide : c’est une question de degré, de l’étendue du pouvoir, sur une seule femme ou sur tout un pays.

L’Inde est l’un des pays où il y a le plus grand nombre de viols

Que nous dit la relation entre Shivnath, l’homme de dieu, et Chinti, celle qui s’est elle-même donné ce prénom de fourmi, sur le patriarcat ?

Le personnage de Shivnath se trouve au sommet de la hiérarchie patriarcale : il est de la plus haute caste, il est un homme de Dieu, donc doté du pouvoir spirituel, il est riche, plus puissant que les milliardaires et les politiciens, et, bien sûr, mâle. Ainsi doté de ses multiples pouvoirs, il est à l’abri de toute menace. Il n’est pas véritablement un croyant, mais plutôt un manipulateur lucide et pervers, habile et conscient de sa propre position sociale. Face à lui se trouve l’immense fragilité de Chinti, qui est son opposée absolue : née sans nom et sans prénom, sans avenir, dans la pauvreté la plus extrême, née femme, comment cette collision pourrait donner autre chose que la destruction de la petite fourmi face au géant ?

La version indienne du patriarcat décrite dans Le rire des déesses est-elle un miroir grossissant des patriarcats du monde entier ?

Cela ne se passe pas uniquement en Inde, ce n’est là que le point d’ancrage d’une réflexion sur le pouvoir absolu. On pourrait remplacer Shivnath par un Weinstein, par exemple, pour lui offrir un miroir occidental. Il y a ceux convaincus d’avoir pour eux le droit absolu, et que tout leur est dû. Et il y a ceux qui, à chaque instant de leur vie, qu’ils soient Noirs ou femmes ou hors des normes hétérosexuelles ou physiquement ou mentalement différents, doivent négocier leur place, doivent se frayer un passage, doivent justifier leur présence, doivent faire acte d’excuse pour leur seule existence. Marcher dans la rue, pour des Noirs, c’est être en danger. Marcher dans la rue, pour une femme seule, c’est être en danger. Et ainsi de suite. L’Inde est l’un des pays où il y a le plus grand nombre de viols. Donc, face à cette situation qui ne s’améliore pas, à ces inégalités criantes, même au vingt-et-unième siècle, on ne peut que constater que le pouvoir n’a pas changé de main, que les dés sont toujours pipés et on ne peut que ressentir de la colère et un sentiment d’impuissance.

Mes personnages sont la plupart du temps des marginaux, ou plutôt des marginalisés de la société

Vos personnages principaux sont des laissées-pour-compte : Veena, la prostituée, Chinti, sa fille qui se baptise elle-même « la fourmi », et Sadhana, la hijra. Diriez-vous de votre roman que c’est un éloge de la différence, en particulier sociale et de genre ?

Mes personnages sont la plupart du temps des marginaux, ou plutôt des marginalisés de la société. Tous et toutes souffrent de ce que l’on perçoit comme une différence, mais qui est en réalité le reflet des préjugés des autres. Ceux que je décris, comme les femmes du Rire des déesses ou mon adolescente obèse de Manger l’autre, sont à la fois trop visibles et invisibles. Elles sont vues comme des corps : des corps à posséder, des corps à dévorer, des corps à utiliser, des corps qui ne s’appartiennent pas. Ce qu’elles sont intérieurement reste par contre invisible : les hommes qui les utilisent ne se préoccupent pas de savoir qui elles sont, à quoi elles pensent, ce qu’elles ressentent, tout ce qui se passe sous la surface. L’une des prostituées de la Ruelle, Bholi, dit ceci, s’adressant en pensée aux hommes qui achètent ses services : “Un assemblage de trous, et oubliez mon visage, surtout, afin que vous ne me reconnaissiez pas ailleurs, oubliez qui je suis, que je suis. Bouche, vagin, cul, l’un ou l’autre ou une combinaison des trois, comme vous le souhaitez, dans n’importe quel ordre, selon votre désir, ou en même temps, si telle est votre volonté, mais inaccessible. Car quand j’enlève mes vêtements et qu’un bout de mon sari ou de mon voile me recouvre le visage, quand mes yeux sont fixés sur tout ce qui vous est invisible, vous ne pourrez pas savoir qui je suis, que je suis.” C’est un roman féministe, oui, car au final, ce n’est que la sororité qui s’éveille entre les prostituées et les hijras (transgenres) qui parviendra à triompher de Shivnath et à sauver Chinti.

La religion s’immisce partout : dans l’espace politique, dans la société et jusque dans l’intimité. Est-ce la religion elle-même ou ceux qui l’instrumentalisent qui sont dangereux ?

La religion a toujours été instrumentalisée. Il y a eu des guerres de religion aussi loin que l’on se souvienne. Quant à la condition féminine, elle n’y est souvent pas particulièrement valorisée. La religion n’est qu’une identité de plus qui sert à rassembler, mais aussi à diviser. De plus, dans un pays comme l’Inde, elle est une source de conflit depuis très longtemps, avec des massacres périodiques, et cela se passe encore aujourd’hui. L’hypocrisie d’une société qui prétend se fonder sur une religion non violente et qui se dit « spirituelle », alors qu’elle écrase les plus faibles et un système de castes d’une violence extrême qui doit être révélée. La religion investit effectivement tous les espaces, et je voulais décrire cela à travers les manigances de Shivnath, mais aussi l’absurdité que représentent ces pèlerinages religieux visant à racheter les péchés humains, mais où les prostituées sont appelées à exercer leur métier pour assouvir le désir des hommes sans avoir, elles, aucun espoir d’une quelconque rédemption.

Je porte en moi un héritage multiple et très riche que j’essaie d’explorer de livre en livre

Shivnath regarde Chinti tantôt comme un objet de concupiscence, tantôt d’adoration. Chinti choisit innocemment de le suivre pour fuir la misère sans connaître les conséquences de son choix. Peut-on dire qu’il y a de la complexité dans cette relation immorale ?

Oui, cette relation est complexe des deux côtés. Je ne voulais pas en faire des personnages manichéens, mais plutôt humains dans leurs défauts et leurs qualités. Shivnath tombe réellement amoureux de Chinti, même si la perversion est présente dans cet amour. Il vacille entre concupiscence et adoration, jusqu’à ce que, à la fin, il finisse par choisir une voie. Quant à Chinti, elle n’est pas tout à fait innocente, puisqu’elle a grandi dans un environnement où les rapports entre les sexes sont des rapports de pouvoir et de manipulation. C’est une enfant, on comprend donc que quand elle tente naïvement de « séduire » Shivnath, c’est parce qu’il lui fait miroiter une vie autrement plus agréable que celle qu’elle a connue jusqu’ici. Elle ne s’imagine pas un rapport sexuel mais elle comprend néanmoins qu’elle peut le manipuler. Veena, sa mère, est également partagée entre son envie d’ignorer Chinti, de la faire disparaître derrière une cloison, afin de ne pas ressentir la culpabilité de l’avoir mise au monde, mais elle finit par être gagnée, presque malgré elle, par cet amour. Même si on sait de quel côté mes sympathies se situent, je ne cherche pas à condamner sans comprendre.

Dans votre bibliographie, l’Inde revient plusieurs fois. Ce pays exerce-t-il une forme de fascination/répulsion sur vous ?

L’identité est un sujet brûlant sur l’île Maurice, comme dans le reste du monde. On n’en a d’ailleurs pas une seule mais plusieurs, car nous changeons de peau selon le contexte où nous nous trouvons. Ces identités peuvent être un enchevêtrement ou une belle tresse nouée, selon que nous en acceptons la diversité ou pas, selon que nous nous enfermons dans une carapace monolithique ou la vivons comme un prisme où le monde peut changer de couleur. Je porte en moi un héritage multiple et très riche que j’essaie d’explorer de livre en livre. Maurice est bien sûr le lieu où se situent toutes mes racines, mais l’Inde occupe aussi une place importante car j’ai grandi dans une famille où la culture était la fois mauricienne (avec toutes ses composantes) et indienne. Quand je me retrouve en Inde, j’ai une sensation de dépaysement et de déplacement d’où, paradoxalement, émerge une certaine familiarité. Ce sentiment d’étrangeté est propice à l’écriture, mais il me permet surtout de regarder cette société avec un œil à la fois extérieur et intime. Dans Indian Tango, la narratrice, une écrivaine étrangère vivant en Inde, dit ceci : “Ils sont si contents de penser me deviner. Il y a une touchante simplicité dans leur catégorisation de ceux qui ne sont pas d’ici, alors que ceux d’ici, au contraire, sont morcelés en identités de plus en plus étroites qui ne se résolvent jamais. (…) Qu’importe ? Je ne suis plus là-bas. Je suis ici. Autre espace-temps. Certitudes diluées, bouleversées. L’Inde, la part de l’inconnu en soi, pays sans nom véritable, puisque tous ses noms sont des noms d’emprunt.” Donc, oui, il y a là de la fascination et une certaine méfiance, mais surtout une grande colère par rapport aux injustices terribles qui y sont perpétrées, alors que cette culture ancienne porte en elle tant de richesses. J’y vois un délitement qui va à l’encontre des possibilités de ce pays-continent où tout est excessif. Il y a des histoires à chaque coin de rue, mais elles sont pour la plupart tragiques.

Le rire des déesses d’Ananda Devi, Grasset, 240 pages, 19,50 euros

Deux malles et une marmite d’Ananda Devi, Project’ïles, 128pages, 14 euros

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