Au Maroc, la classe politique pense déjà l’après-coronavirus – Jeune Afrique

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Les conséquences socioéconomiques et sanitaires de la pandémie de Covid-19 alimentent les échanges au Parlement comme au sein des partis politiques. Et le débat public pourrait courir jusqu’aux élections législatives de 2021.


En novembre dernier, le roi Mohammed VI avait confié à Chakib Benmoussa, haut fonctionnaire, la charge de présider une commission ad hoc afin d’élaborer un nouveau modèle de développement pour le Maroc. Dès le début de l’année, un agenda serré d’audition des acteurs sociaux, politiques et économiques était communiqué à la presse. Des premières rencontres ont eu lieu… et puis le coronavirus s’est invité dans l’actualité, obligeant Chakib Benmoussa à remanier son calendrier, et l’État à prendre des mesures exceptionnelles, la pandémie charriant son lot d’urgences et de questions.

Lors d’une réunion avec les députés du Parti de la justice et du développement (PJD, au pouvoir), le chef du gouvernement et patron du parti, Saadeddine El Othmani, n’a pas caché à ses troupes que toute projection précise de la situation économique du pays dans les mois à venir restait difficile. Au sein du parti islamiste, consigne a été donnée aux cadres de s’outiller et d’animer un débat, pour le moment informel, autour du sujet de « l’après-Covid », « sans se mettre de barrières idéologiques », explique une source au sein du parti.

Une nouvelle donne qui relance les débats sur le modèle de développement. La copie rendue par le PJD à la commission Benmoussa sera sans doute remaniée. Il devrait en être de même pour les propositions d’autres partis. « Après la crise sanitaire, nous ferons face à une situation économique et sociale totalement inédite », juge Aïcha Lablak, députée du Parti du progrès et du socialisme (PPS, situé à gauche).

Pour l’heure, c’est l’unité nationale qui prédomine. « Nos premiers communiqués ont été destinés à soutenir la mobilisation nationale et les mesures décidées par les autorités compétentes », poursuit l’élue, qui croit toutefois que « se relever de la crise imposera des débats politiques profonds. Le besoin d’État sera largement ressenti ».

Cap sur le social et la santé

En attendant, le Parlement continue de tourner. Le nombre de députés présents physiquement à chaque séance a été réduit. Et les élus peuvent suivre à distance les discussions, qui portent essentiellement sur le système de santé et débordent parfois déjà sur « l’après-coronavirus ».

Mostafa Chanaoui, député au sein de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), médecin de profession, demande que soient améliorées les conditions de travail des fonctionnaires de la santé. Une revendication déjà au cœur des grèves qui ont fortement secoué le secteur ces dernières années.

D’autres élus proposent de constituer une commission thématique sur le système sanitaire, dont les dysfonctionnements – pénurie de ressources humaines dans le public et réglementation déficitaire d’un secteur privé toujours plus important – ont été pointés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans le passé. Aïcha Lablak espère aussi l’ouverture d’une réflexion sur l’état de la recherche médicale et scientifique. « De la majorité à l’opposition, tous les élus sont alertés sur des situations sociales diverses mais qui, toutes, renvoient à la peur du déclassement et d’une paupérisation du fait de la crise », relève de son côté la députée islamiste Amina Mae El Ainine. La réalité de l’étendue de la précarité est apparue à la faveur de cette crise.

La pandémie a aussi mis le doigt sur les lacunes de l’outillage de l’administration pour y répondre, tant le ciblage des aides pour les citoyens les plus démunis a pris du retard. « Si le chantier d’établissement du Registre social unifié (RSU) avait avancé plus rapidement, nous aurions actuellement une meilleure visibilité », explique un acteur des institutions sociales.

La question de la dette

« La philosophie qui doit présider après la crise, c’est celle d’un État fort par ses services publics », insiste Lablak. À gauche, de nombreuses voix réclament un tournant social. Au début du mois d’avril, le Parlement a quasi unanimement voté pour la possibilité de déplafonner le montant de la dette extérieure fixée par la loi de finances. De quoi donner une marge de manœuvre au gouvernement face au Covid-19.

Cette question de l’endettement a surtout été un point de friction entre deux poids lourds : Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture et patron du Rassemblement national des indépendants (RNI), et Driss El Azami, ancien ministre délégué au Budget, maire de Fès, et figure de proue du PJD. Il faut se garder de « normaliser la dette », prévient le « techno-islamiste », quand Akhannouch appelle, lui, à ne pas craindre l’emprunt extérieur. « Il faut soutenir la demande, maintenir l’offre et s’éloigner de l’austérité », écrit-il dans une tribune, assurant que « devoir s’endetter pour surmonter un choc externe, subi, est normal ! ».

Au-delà du débat de fond, la forme en dit long sur les intentions. Ainsi, le texte du patron du RNI a été publié sur Maba3dcorona (« l’après-Corona »), la plateforme participative portée par Al Mountada, un think tank proche de son parti. Les prochaines législatives sont prévues pour 2021, et les partis affûtaient leurs armes bien avant la pandémie.

Omar Balafrej, député de la gauche radicale, a lui participé à un débat sur l’économie organisé par l’Université citoyenne de l’Institut des hautes études de management (HEM). La société civile ne veut pas être en reste, et promet de jouer un rôle de premier plan pour dessiner « le monde d’après » – et influer sur les débats en cours. En outre, les Alumni de Sciences-Po au Maroc organisent eux aussi des échanges, tout comme Tafra, un centre de recherche en sciences politiques réputé pour son sérieux. L’après-coronavirus s’écrit aujourd’hui.

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