Cannes, jour 8 : portrait d’un jeune homme en crise de foi

En lice pour une troisième Palme d’or avec “Le Jeune Ahmed”, les Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne dressent le portrait d’un musulman radicalisé. Un film qui vaut davantage pour sa mise en scène que pour son scénario.

Dans les milieux, paraît-il très en vogue, de l’ornithologie, on les appelle les cocheurs. Ce sont des amateurs d’oiseaux qui, sur leur temps libre, partent dans la nature afin d’y observer le plus grand nombre d’espèces. Munis d’un carnet, ils cochent, à chaque apparition, la case du volatile aperçu aux jumelles (“Je te tiens bergeronnette printanière !”). Au final, c’est à celui qui aura noirci le plus de cases.

À Cannes aussi, nous avons nos cocheurs. Ce sont des amateurs de cinéma (c’est mieux quand même) qui essaient de voir le plus grand nombre de films (en compétition, hors compétition, dans les sections parallèles, dans leur lit, la nuit, sur Netflix). Et là aussi, c’est à celui qui noircira le plus de cases. Il n’est donc pas rare qu’au terme d’une journée bien remplie, les cocheurs accusent un léger coup de mou.

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Avant la projection de “Frankie” de l’Américain Ira Sachs lundi soir, notre voisin de rangée se targuait d’avoir vu une quantité non négligeable de films. Las, il n’aura pas mis 10 minutes avant de piquer du nez. Cette capacité à s’endormir, se réveiller, rire d’une réplique (sans même avoir suivi le début du dialogue), se rendormir, se réveiller à nouveau, sortir de sa poche un bruyant paquet de bonbons, se rendormir en manquant de s’étouffer avec sa Valda, eh bien, ça force le respect. En tout et pour tout, notre ami n’aura vu que 30 minutes de “Frankie”. Peu importe, le film sera considéré comme vu…

Frankie, Jimmy, Michel et les autres

Sans vouloir faire la morale à notre voisin, le long-métrage d’Ira Sachs exige pourtant un minimum d’attention. Ne serait-ce que pour comprendre le lien entre tous les personnages. Résumons un peu l’affaire (attention, il faut suivre). Françoise Crémont, alias Frankie (Isabelle Huppert), actrice de cinéma célèbre qui se sait gravement malade, a réuni ses proches dans le charmant village portugais de Sintra, “le plus bel endroit de la Terre”. Il y a là, Jimmy, son second et actuel époux ; Michel, son premier mari qui partage désormais sa vie avec un homme ; Paul, le fils issu de cette première union ; Sylvia, la fille que Jimmy a eu d’un premier mariage ; Ian, le mari de Sylvia ; Maya, leur fille qui va s’initier aux amours estivales. En dehors de la sphère familiale, on trouve Ilene, une amie de tournage que Frankie aimerait “caser” avec son fils Paul ; Gary, cinéaste frustré et compagnon d’Ilene (ce qui complique les plans de Frankie) ; et, enfin, Thiago, un guide touristique, dont on ne sait pas trop ce qu’il est venu faire ici (on lui coupe d’ailleurs la parole).

Film choral très bavard (les personnages susnommés ont pour point commun une propension à se confier longuement, même aux inconnus), “Frankie” est une succession irrégulière de tête-à-tête dont on ne mesure pas toujours bien les enjeux. Conçu comme une sorte de variation rohmérienne de “Cléo de 5 à 7” (contractuellement, nous sommes dans l’obligation d’écrire le mot “variation”), le film semble avoir été tourné à la va-vite, de manière badine, à la façon d’un Hong Sang-soo, l’émotion en moins. Le tout vaut surtout pour sa séquence finale dans laquelle le cinéaste américain rassemble tout son beau monde en haut d’une falaise. La scène mérite le coup d’œil pour ce magnifique plan d’Isabelle Huppert au crépuscule. Belle mais tardive déclaration d’amour à l’actrice. Tout ça, pour ça.

On regrette le Ira Sachs des très beaux “Love is Strange” et “Brooklyn Village”. Peut-être a-t-il mal vécu d’être éloigné de sa ville d’élection, New York, dont il est de nombreuses fois question dans “Frankie”. Comme un appel au secours d’un réalisateur en proie au mal du pays.

Reconnecter avec le vivant

De retour en compétition pour – qui sait ? –, réussir l’exploit inédit de remporter une troisième Palme d’or, Jean-Pierre et Luc Dardenne ont, eux, choisi de rester sur leurs terres de cinéma : la Belgique. Dans “Le Jeune Ahmed”, les deux frères abordent un sujet de société qui touche leur pays (et pas seulement le leur), celui de la radicalisation de jeunes musulmans prêts à commettre l’irréparable au nom d’Allah.

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L’histoire qui nous est racontée est celle d’Ahmed (Idir Ben Addi), un adolescent de 13 ans qui, intoxiqué par les prêches d’un imam voisin, entreprend de poignarder une professeure d’arabe considérée comme “apostat” (elle a le malheur de vouloir enseigner la langue du prophète à travers des chansons et non pas le Coran). Inscrit dans un programme de déradicalisation, le jeune homme va tâcher de réapprendre à vivre au contact d’éleveurs l’accueillant dans leur ferme.

Comme à leurs habitudes, les Dardenne excellent dans la mise en œuvre de leur narration. Ça roule, ça file, le trafic est fluide (le film dure 1 h 24, le plus court de la compétition). Le rythme restant constamment dicté par l’obsession de l’apprenti terroriste à rester pur aux yeux d’Allah (les heures de la prière, les ablations, etc.). Reste qu’à cette cadence, il suffit parfois d’un cahot sur la route pour qu’on décroche. Ici, le hic vient de la relation entre Ahmed et la jeune fille de l’exploitation agricole. Quelque chose sonne faux qui viendra quelque peu altérer la suite du récit.

“Le Jeune Ahmed” n’est certainement pas le meilleur film du duo belge mais au moins fait-il preuve d’une retenue de bon aloi sur un sujet – casse-gueule s’il en est – trop souvent traité avec force sensationnalisme. Ce qui l’emporte, en fin de comptes, c’est le charme discret d’une mise en scène capable d’évoquer par petites touches la difficulté d’un ado obsédé par le mortifère à reconnecter avec le vivant.

Union de la glace et du feu

À mille lieues de la Belgique contemporaine, “Portrait d’une jeune fille en feu” (quel titre !) met, lui aussi, un peu de temps à connecter avec le vivant. Sensuelle et picturale romance entre une peintre et son modèle (Noémie Merlant et Adèle Haenel, toutes deux magnifiques), le nouveau long métrage de la Française Céline Sciamma (également en compétition) semble prendre un malin plaisir à décoller (de l’art de faire durer l’attente). Il faudra en fait attendre la deuxième partie pour que l’œuvre illumine et se débarrasse de ses postures auteuristes très “film français”. Malgré quelques scènes un peu fabriquées (comme ce portrait de jeunes filles nues au miroir), on est ébloui par cette subtile union de la glace et du feu dans cette Bretagne du XVIIIe siècle mêlant la tourbe et l’océan.

En clair (obscur), “Portrait de la jeune fille en feu” est un film enivrant sur la passion amoureuse et ce qui en reste. En ce qui nous concerne, nous en garderons le souvenir d’une image : ce sourire tant attendu que la froide Adèle Haenel adresse à sa portraitiste Noémie Merlant (sourire qui vaut bien celui de Mona Lisa). Aimer, c’est savoir se regarder, nous dit le film. Superbe leçon de cinéma et déclaration d’amour à un amour. Celui que la réalisatrice a, fut un temps, partagé avec la comédienne Adèle Haenel. De l’art de déclarer sa flamme.

Source de l’article: https://www.france24.com/fr/20190521-festival-cannes-dardenne-islam-radical-sciamma-sachs